Automne-Hiver-Printemps

La Petite Renarde rusée - Strasbourg

Par Laurent Bury | ven 08 Février 2013 | Imprimer
 
Avec cette Petite Renarde rusée, Robert Carsen arrive au quatrième volet d’un cycle Janáček entamé à l’Opéra du Rhin en 2010, qui a vu se succéder au fil des saisons Jenufa, L’Affaire Makropoulos et Katia Kabanova. Si ces trois spectacles étaient des créations ou des reprises, la Renarde présente un cas différent, puisqu’il s’agit d’une « deuxième mise en scène », venant douze ans après une première production conçue en 2001 pour l'Opéra d’Anvers. Il semble que ce soit surtout l’identité visuelle du spectacle qui a évolué : alors qu’au Vlaamse Opera, Patrick Kinmonth était en charge des décors et costumes, ce soin est aujourd’hui confié à Gideon Davey, qui a travaillé avec Carsen pour Armide à Paris et Rinaldo à Glyndebourne. A première vue, à en juger d’après des photos de la production de 2001, l’allure générale du spectacle n’a que peu changé, pourtant si l’on y regarde de plus près, on constate une modification majeure : on retrouve la succession des saisons qui structure l’œuvre (comme c’était également pour Les Boréades à Paris, qui en parcouraient tout le cycle à partir de l’été, la seule qui soit ici absente), mais la rousseur automnale des deux premiers actes était à l’origine confectionnée à partir de vieux vêtements jetés à terre, et non de feuilles mortes. Ce ne sont donc plus dans des défroques humaines qu’évoluent les animaux de la forêt, mais dans un cadre plus réaliste. Avec ce ravin magnifié par de superbes éclairages latéraux, caractéristiques des spectacles carséniens, la nature est plus que jamais présente du début à la fin de l’œuvre, et l’emprunte humaine se limite à des structures bien frêles, qui ne se superposent que momentanément à ce terrain accidenté pour évoquer les lieux humains (cour de la maison du garde-chasse, auberge). Dans cet espace feuillu, enneigé puis herbeux, évolue tout un bestiaire dont Carsen réduit délibérément la diversité : les insectes et la grenouille qui dialoguent durant la première scène se fondent ici avec le groupe des renardeaux. La dégaine des goupils grands et petits a évolué depuis 2001, adoptant le sweat à capuche dans diverses nuances d’orangé. Tout ce beau monde se gratte les puces, tortille du popotin, on se hume mutuellement le postérieur et l’on copule allégrement, comme y invite la partition et le livret (dès les premières minutes, le Garde-chasse se déclare aussi fatigué qu’après sa nuit de noces). En matière de costumes, Gideon Davey a particulièrement réussi ses poules, mémères en bigoudis au visage enduit d’un masque au concombre et vêtues de babygro duveteux, conduites par un tout aussi savoureux coq on ne peut plus macho. A cette ménagerie s’ajoutent la chouette, le geai et le pivert, rombières descendues des cintres conformément à la grande tradition du deus ex machina.
 
Vocalement, la distribution réunie à Strasbourg réserve d’immenses satisfactions. Rosemary Joshua était déjà la Renarde de Carsen en 2001, elle a depuis chanté le rôle à Paris, à Milan, à Amsterdam. Bystrouška n’a plus de secret pour elle, et le temps semble n’avoir aucune prise sur la soprano britannique dont la silhouette et le dynamisme juvéniles permettent une magistrale composition de petite bête vivace, incarnation de tous les fantasmes masculins : lors de sa métamorphose en jeune fille prévue par le livret durant sa première nuit de captivité, Robert Carsen montre le Garde-chasse l’enlaçant, et c’est à elle que s’adresse l’Instituteur éméché, et non à un tournesol comme dans la bande dessinée de Těsnohlídek. Renard à Bastille en 2008 et 2010 (et sur le DVD Medici Arts capté à l’Opéra de Paris), Hannah Esther Minutillo maîtrise d’autant mieux le personnage qu’elle chante dans son arbre généalogique et qu’elle est habituée des rôles travestis : elle est ici un séduisant et entreprenant goupil barbichu, aux longs cheveux aussi roux que ceux de tous les autres renards visibles dans ce spectacle. Mártin Bárta, excellent Harašta, est l’autre Tchèque d’une distribution internationale qui rappelle combien l’œuvre de Janáček s’est désormais acclimatée dans le monde. Dirigé par Carsen à l’OnR dans le rôle-titre du Richard III de Giorgio Battistelli en 2009, Scott Hendricks prête au Garde-chasse une voix solide, pour un personnage moins âgé qu’on ne le voit souvent. Parmi les personnages secondaires, on apprécie le joli timbre de ténor de Gijs van der Linden, et l’on regrette qu’Enric Martinez-Castignani n’ait pas tout à fait les graves qu’exige le Curé. Lapák à Anvers en 2001, Corinne Romijn tient cette fois deux petits rôles au lieu d’un seul. Les chœurs, d’adultes ou d’enfants, s’en donnent à cœur joie, même si les renardeaux ne sont pas toujours très audibles dans leurs interventions en solistes. Seul vrai point noir sur le plan musical, l’Orchestre symphonique de Mulhouse paraît un peu dépassé par les exigences de la partition : l’évocation initiale de la forêt est gâchée par certaines lourdeurs de fanfare qui rappellent les klaxons d’Un Américain à Paris plus que les mystères sylvestres. Déjà associé à certains volets du cycle Janáček de Carsen à Anvers, Friedemann Layer fait de son mieux pour introduire à la fois ordre et poésie dans sa phalange ; il y parvient souvent mais la tâche est rude.
 
 
 

 

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