Avant le grand final...

Siegfried - Zurich

Par Christophe Schuwey | dim 08 Mars 2009 | Imprimer
Richard WAGNER (1813-1883)
Siegfried
Opéra en trois actes
Livret du compositeur
 
  
Mise en scène, décors et éclairages: Robert Wilson
Costumes: Frida Parmeggiani
 
Brünnhilde: Eva Johansson
Erda: Birgit Remmert
Waldvogel: Sen Guo
Siegfried: Scott MacAllister
Wanderer: Egils Silins
Mime: Volker Vogel
Alberich: Rolf Haunstein
Fafner: Matti Salminen
 
Orchestre de l’Opéra de Zürich
Philippe Jordan
 
Zürich, Opéra, le 8 mars 2009
 



Un Rheingold onirique, une Walkyrie décevante; on attendait de voir ce que nous réservait le troisième volet de la tétralogie mise en scène par Robert Wilson. Siegfried, l’épisode le plus complexe du Ring pose aux partis pris esthétisants du metteur en scène des problèmes similaires au volet précédent: l’alternance de scènes de dialogues et d’autres très orientées action.
    
Sans surprise, on retrouve ces poses forcées et artificielles des personnages, plus ou moins heureuses selon le moment. Ainsi Mime et ses mimiques hideuses rendent assez bien le personnage ridicule et haïssable ; de même la scène de la forge est-elle étonnement réussie, avec cette enclume stylisée sur laquelle un Siegfried s’élève tel une statue. C’est moins bon lorsque, sonnant du cor son leitmotiv tonitruant, le héros arrive en marchant, emprisonné dans sa pose: à nouveau, musique et mise en scène jouent tout au long du spectacle à « je t’aime - moi non plus », alternant les réussites et les moments carrément ridicules. Mais à la différence de la Walkyrie, la balance penche vers le positif : ainsi les arbres mouvants du deuxième acte, ou le changement brusque de couleur lorsque la lance de Wotan se brise sont des moments impressionnants et magnifiques. On apprécie aussi le fait que le metteur en scène ait su quelque peu se libérer de son carcan en ne maquillant que très peu les personnages issus de la terre (Erda et l’oiseau, représenté par un enfant) et en leur permettant des mouvements beaucoup plus libres. Par ce biais, il offre un contraste saisissant et donne rétrospectivement à son monde un relief nouveau. De même, Wilson parvient à se tirer honorablement de la scène du dragon, cauchemar des mises en scènes au premier degré, par l’utilisation d’une lumière verdâtre, effet particulièrement réussi. Il reste - quel dommage - que Nothung ressemble toujours à un parapluie, qu’au lieu de jouer sur la lumière comme ailleurs, Siegfried traverse ces même petits feux ridicules vus dans la Walkyrie, et surtout que tout le final est un ratage absolu, les deux personnages se contentant d’étranges mouvements autour de la scène.
  
Un final plombé par Eva Johannson, en Brünnhilde de troisième zone. Certes la voix est puissante, le timbre assez riche quoique peu séduisant, mais ses incessantes attaques par le bas, suivis de glissandos monstrueux vers sa note, et son vibrato hors de contrôle, à la tierce, la rendent passablement insupportable. Le contraste avec le Siegfried de Scott MacAllister est d’autant plus saisissant que celui-ci nous a offert une très belle interprétation du rôle. Un peu dans la lignée d’un Jon Vickers, nous n’avons pas là un véritable heldentenor, mais une interprétation pleine de sensibilité et de nuances, émouvante et touchante, doublée d’une voix aux belles harmoniques. Dommage que, au vu du final, l’interprète soit resté un peu sur la réserve lors des deux premiers actes: la puissance était parfois un peu juste. Lui donnant la réplique, Volker Vogel a confirmé les espoirs nés de sa courte apparition dans le Rheingold: son Mime est tout simplement excellent, avec cette émission parfaite, cette voix dont les accents « ténor de caractère » sont présents dans une bonne proportion, et cet engagement scénique sans faille. Moins convaincant que dans le premier volet de la tétralogie, Rolf Haunstein (Alberich) est bon, mais pas extraordinaire, les faiblesses relevées précédemment s’étant accentuées : la voix manque sensiblement de noirceur et le personnage en devient grisâtre. Le plus beau cadeau vocal de la soirée aura probablement été le Wotan pèlerin de Egils Silins que nous retrouvons aussi bon que dans le Rheingold, lui qui avait déçu dans la Walkyrie : la voix est souveraine, profonde, majestueuse et autoritaire, le jeu de scène est excellent: chacune de ses entrées est un régal, c’est bien le dieu des dieux qui nous est offert. Un dieu aux prises avec l’Erda de Birgit Remmert, remplaçant au pied levé une Cornelia Kallisch malade, authentique alto de belle facture. Enfin, le Fafner de Matti Salminen qui n’est plus à présenter, fait résonner une voix qui semble sourdre des tréfonds de la terre. Mais nos éloges les plus extasiés iront sans aucun doute à la direction du chef surdoué qu’est Philippe Jordan. Celui-ci ne fait que confirmer une direction brillantissime, qui se hisse sans autres au niveau des grandes références. Mention aussi au registre des cors qui semble avoir revu sa partition: enfin l’orchestre de l’opéra de Zürich déploie-t-il sans accrocs le sublime tapis sonore du Ring.
  
Ce troisième épisode est donc une bonne surprise, si l’on veut bien passer sur les quelques instants ridicules parsemant la mise en scène, qui reste prisonnière de ses limites, malgré de très bonnes idées globales. On attend sans trop oser se réjouir un Crépuscule des dieux qui décidera rétrospectivement de l’intérêt véritable de ce Ring. Robert Wilson aura-t-il su se libérer suffisamment de ses partis pris pour faire de l’ultime volet de la tétralogie une réussite ? On l’espère vivement, tant on se prend à mesurer, au vu de ce Siegfried et des deux volets précédents, les risques de ratages qui guettent le Götterdämmerung.
   
Christophe Schuwey.
  

 

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