Bad romance

Médée - Paris (TCE)

Par Antoine Brunetto | mer 12 Décembre 2012 | Imprimer
 
Pour parachever sa trilogie autour de Médée, après celles de Charpentier et de Dusapin, le Théâtre des Champs Elysées a convoqué une grande absente des scènes lyriques françaises*, la Médée de Cherubini, restituée dans sa langue d’origine, le français.
La production vient en direct du Théâtre de la Monnaie où elle a fait l’objet d’une captation par Bel Air classiques (voir la recension enthousiaste du DVD par Laurent Bury). On retrouve d’ailleurs certains interprètes déjà présents à Bruxelles, Nadja Michael dans le rôle titre, Vincent Le Texier en Créon et, plus anecdotique, Anne-Fleur Inizan en deuxième servante.
Le spectateur est dans l'ambiance dès son entrée dans la salle : il est accueilli par de la musique des années 60 (dont A Whiter Shade of Pale ou I Got you babe) et des vidéo amateurs de scènes familiales (mariage, baptême...).
Le début du spectacle laisse plutôt perplexe. Non tant à cause de la mise en scène, plutôt pertinente, Dircé (Elodie Kimmel) est dépeinte comme une jeune femme diaphane aux nerfs fragiles, mais la promise de Jason ne séduit guère : la voix manque d’harmoniques, le phrasé est quelque peu pâteux et la virtuosité de son grand air « Hymen ! Viens dissiper une vaine frayeur » pousse la jeune soprane dans ses retranchements. Ses deux suivantes (Ekaterina Isachenko et Anne-Fleur Inizan) ne marquent pas davantage.
La production signée Krzysztof Warlikowski ne mérite pas les huées récoltées aux saluts, vite couvertes par des applaudissements vigoureux : les décors fonctionnels et intelligents (parois réfléchissantes qui deviennent translucides pour laisser deviner les personnages en arrière scène), l’esthétique punk-rock (Médée en clone d’Amy Winehouse au premier acte, les éclairages violents au néon) et la direction d’acteurs expressive et sexuée (les protagonistes s’étreignent, se brutalisent) forment une proposition peut être biaisée mais forte et cohérente ; nous sommes en plein cœur d’un mauvais trip conjuguant passion destructrice, sexe et violence. Le principal défaut de cette proposition provient des dialogues, réécris pour l’occasion par le metteur en scène et son dramaturge Christian Longchamp. Ils s'intègrent en effet assez mal au spectacle jusqu’à donner parfois l'impression d'assister à une pièce de théâtre contemporain dans laquelle on aurait inséré des numéros chantés. Cela découle d’abord de la sonorisation peu discrète mais surtout de l’usage d’un style peu compatible avec le langage de la fin du 18e siècle (on citera pour la bonne bouche les « fous le camp » ou encore « tu es minable »). Restent surtout au final quelques images chocs, telle la chute qui laisse pantois : on ne voit rien du meurtre des enfants, seulement Médée pliant méticuleusement les pyjamas de ses enfants, maculés de sang.
Voix torrentielle à la souplesse d’émission relative et à l’intonation parfois douteuse, Nadja Michael est une Médée tout sauf idiomatique. Pourtant dès son entrée en scène elle intrigue par sa voix parlée grave et son accent légèrement guttural. L’intelligibilité du français, parfaite dans les dialogues se perd malheureusement dans le chant. Le portrait qu’elle donne de la magicienne, femme bafouée qui sombre peu à peu dans la folie, reste malgré tout fascinant. Qu’importe également la ligne de chant brutalisée par moments : tour à tour cajolante, feulante, hululante, cette amoureuse nous tient jusqu’à une scène finale paroxystique et assumée : on n’est pas sûr qu’il s’agisse bien de la Médée imaginée par Luigi Cherubini, mais quel caractère ! Jason (John Tessier) semble être son double opposé. Chanteur au style châtié et à la projection haute (son répertoire habituel est plutôt tourné vers Mozart et Rossini), le ténor américain se coule parfaitement dans ce rôle entre déclamation et éclats. Il fait par ailleurs preuve d’une diction remarquable, et son timbre clair participe au profil velléitaire du héros.
 
 
Les autres personnages ne déparent pas. La Néris de Varduhi Abrahamyan, Carmen applaudie il y a peu à Toulon (voir la recension de Maurice Salles), séduit par son mezzo capiteux mais sans pesanteur. Son personnage rayonne de bonté. En Créon, Vincent Le Texier manque quelque peu de mordant ce qui le force parfois à appuyer son chant plus que de raison pour exprimer sa véhémence (« C’est à vous de trembler »). Ce roi a cependant de la présence (même lorsqu'il va rendre visite à Médée en jogging) et son français chanté ne nécessite pas de recours aux surtitres.
On garde pour la fin un des artisans de la réussite du spectacle, Christophe Rousset, à la tête de ses Talents Lyriques. Si l’ouverture sonne un peu sèche, sa direction animée mais sans brutalité sous-tend sans coup férir le drame de la première à la dernière note. On salue également les interventions du Chœur de Radio France à la diction particulièrement soignée.
Au final on ne jurera pas avoir assisté à la Médée de Cherubini. Mais qu’importe, celle de Warlikowski, forte en sensations, vaut également le voyage.
* On se souvient bien de la Medea d’Anna Caterina Antonacci en 2005, mais elle était version italienne.
 

 

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