Beau comme au premier jour

L'Orfeo - Avignon

Par Fabrice Malkani | mer 31 Octobre 2012 | Imprimer
 
C’est un véritable retour aux sources que ce spectacle donné à l’Opéra Théâtre d’Avignon dans le cadre du Festival de Musique Ancienne Avignon-Vaucluse. L’Orfeo de Monteverdi, favola in musica, unanimement reconnu comme la première forme achevée du dramma per musica, propose une synthèse magistrale des expérimentations de la Camera fiorentina et des formes musicales héritées des siècles précédents. On peut l’imaginer dans un cadre richement orné, avec tout un luxe de décors et de dorures évoquant les fastes anciens du palais ducal de Mantoue. On peut aussi renouer avec ce moment unique et fragile qui voit naître progressivement, au cours d’une soirée, un art nouveau que ses interprètes eux-mêmes découvrent en l’inventant collectivement. C’est ce parti qu’ont choisi l’ensemble de musique ancienne Les Nouveaux Caractères, dirigé par Sébastien d’Hérin, et Caroline Mutel, dans sa mise en scène dépouillée, sobre, intensément humaine.
Quatre cent cinq ans, huit mois et quelques jours après la création (le 24 février 1607) de cet opéra originel, voilà que nous sommes de nouveau sous l’emprise de la magie première du spectacle lyrique. L’absence de rideau de scène crée une proximité immédiate avec le plateau, où s’installent les musiciens répartis en deux groupes, participant ainsi à la mise en espace, côté jardin (violons, violine, clavecin, cornets, flûtes et plus tard sacqueboutes) et côté cour (orgue, viole de gambe, harpe), tandis qu’une structure en bois, d’une grande simplicité mais éminemment symbolique, occupe le centre. Un parcours légèrement sinueux, sorte de chemin de l’existence, est borné par trois mâts, deux voilages, trois bouts de ficelle – matériaux simples évoquant la proximité de l’humain. De magnifiques effets de lumière (Fabrice Guilbert) créent tout au long du spectacle des effets de clair-obscur particulièrement réussis, font des voilages une extension de la robe de mariée d’Eurydice, puis les transforment en tenture transparente (derrière laquelle on voit en ombre chinoise Eurydice piquée par un serpent), en voiles de navire (on songe aux Argonautes), en écran, en cloison entre deux mondes, celui des vivants et celui des morts – la harpe, à l’acte III, est placée au point de jonction. Les chanteurs, comme les musiciens, sont vêtus sans apprêt particulier, dans la neutralité d’une tenue XVIIe siècle, évoquant, en accord avec la tonalité champêtre du contexte, leur rôle de représentation de l’humanité tout entière. Se distinguent bien sûr, par leurs costumes, les figures allégoriques et mythologiques, la Musique d’abord, dans sa robe blanche, Caron dans sa toge sombre, Pluton et Proserpine en majesté, l’Espérance dans son rôle de guide et Apollon lors de l’apothéose finale. Ces contrastes, dus au travail d’Adeline Caron et de Marie Koch, mettent en valeur tout ce qui distingue la vie humaine des représentations de son destin.
Dès que les trompettes font leur entrée dans la salle et jouent devant les premiers rangs, marquant l’ouverture de la représentation et tissant un lien entre l’espace de la scène et celui de la salle, le public est partie prenante de l’expérience qui peut alors se dérouler, d’un seul tenant, sans entracte. C’est une parfaite réussite, un équilibre de chaque instant. La soprano Caroline Mutel est la Musique (et à ce titre, au sens propre, met en scène la fable d’Orphée) à qui elle prête sa voix souple, d’une grande ductilité, servie par de très beaux aigus. L’Orfeo du baryton Jean-Sébastien Bou est confondant de justesse, usant avec mesure de son timbre limpide, recourant à un phrasé passionné dans l’acte II, déployant avec distance la virtuosité des ornements spectaculaires de l’acte III afin de séduire Caron, exprimant sa plainte ensuite avant tout pour lui-même. Toute en intériorité, cette prestation émeut véritablement, tout autant que celle de Virginie Pochon en Eurydice lumineuse, dont la voix moelleuse sait se faire sensuelle et douce. Hjördis Thébault, soprano d’une grande expressivité, incarne Silvia, la Messagère, en alliant à la clarté de son timbre un sens très sûr de la diction qui donne à son intervention toute la portée dramatique requise. Aux Enfers, Sarah Jouffroy est une Proserpine de grande classe, qui tient le public autant que son époux sous le charme de sa voix charnue, au timbre somptueux, tandis que Pluton enamouré est campé avec majesté mais non sans humour par Jérôme Varnier. Dans le dialogue qui l’oppose à Orfeo, Geoffroy Buffière donne à Caron la solidité de son phrasé et les couleurs sombres de sa solide voix de basse. L’Espérance est incarnée avec grâce par Théophile Alexandre, contre-ténor au timbre séduisant qui donne aussi par son jeu dramatique beaucoup de vie au personnage. Ronan Nédélec prête à Apollon la sage gravité d’une voix bien équilibrée. Signalons aussi les prestations remarquées de Jean-Paul Bonnevalle et de Pierre-Antoine Chaumien en Bergers et en Esprits, ainsi que de Julien Picard en Berger, qui toutes contribuent au succès de l’ensemble.
La direction de Sébastien d’Hérin, au clavecin sur scène, au sein de l’action, donne à la musique cette dimension voulue par Monteverdi qui est d’être à chaque instant au service du drame. Et de même que Monteverdi obtient par les moyens les plus simples une intensité nouvelle, le dépouillement de cette représentation accroît la profondeur de sa réception. En proximité avec les chanteurs, acteurs, musiciens, le public ressent que le verbe, le chant et la musique parlent avec évidence de son expérience. Belle idée d’ailleurs que cette représentation au soir du 31 octobre, veille de la Toussaint et avant-veille du jour des morts. Dans le programme de salle, un texte de Caroline Mutel évoque une « veillée mystique ». À l’issue du spectacle, en réponse à quelques questions, elle nous a fait part de sa volonté de restituer à l’opéra sa dimension proprement humaine, parlant de la fragilité d’Orfeo – remarque qui vaut tant pour le personnage que pour l’opéra lui-même, reflet de la condition humaine et qui ne tire sa légitimité que de l’assentiment que lui donnent auditeurs, spectateurs, acteurs, chanteurs et musiciens. C’est un peu comme si nous avions assisté, ce soir, à la naissance de l’opéra, rappelant que la beauté de toute entreprise est liée à sa caducité, entre carpe diem et memento mori, expressions de la mentalité de la Renaissance, constitutives de notre modernité.
Version recommandée

Claudio Monteverdi : Orfeo | Claudio Monteverdi par Concerto Italiano
 

 

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