Belle production d’un opéra mineur

Roberto Devereux - Montréal

Par Réal BOUCHER | sam 13 Novembre 2010 | Imprimer
Pour le public montréalais Roberto Devereux est certainement une découverte, mais on ne s’étonne quand même pas qu’il soit joué sur la scène de la Salle Wilfrid Pelletier, tant il est vrai que l’Opéra de Montréal (OdM) se tourne parfois vers des œuvres méconnues voire oubliées. Dans un passé relativement récent, ce fut le cas, entre autres, d’Agrippina, de La Clemenza di Tito, de Thais et de L’Étoile. Ce Donizetti n’est sûrement pas, tant s’en faut, un opéra important du répertoire et sa présentation révèle des inégalités qui le déparent. Trop de pompiérisme par endroit, notamment dans l’ouverture, une musique passe-partout qui ne caractérise pas vraiment les personnages, des rythmes figés et convenus, une orchestration un peu terne. Le compositeur y a maintenu les règles du bel canto avec ses chœurs d’entrée obligés, ses airs suivis de cabalettes, quelques situations fortes et des ensembles parfois émouvants. Lorsqu’on accepte les conventions du genre, on peut arriver à l’apprécier, mais il faut pour cela le produire dans les meilleures conditions. Ce spectacle ne les a pas toutes rassemblées de façon satisfaisante même si certains de ses composants nous ont tout de même comblé.
 
Kevin Newbury propose une lecture traditionnelle, mais d’une remarquable efficacité. Sa direction d’acteurs révèle une connaissance approfondie de l’ouvrage et une adéquation avec le tissu musical. Ici point de débordement : fureur contenue, tendresse mesurée, sobriété des mouvements. Les trois actes se jouent sous un magnifique plafond de style renaissance duquel émergent des fonds de scène amovibles et des colonnes tapissées tournant au rouge lors de la condamnation de l’amant déchu. Un escalier poussé par des figurants, entouré de barreaux du haut jusqu’en bas, à l’arrière aussi bien que sur les côtés, figure en son sommet la tour de Londres et en dessous la prison de Roberto. L’évocation plutôt que la présentation du lieu facilite la soudure des scènes et évite une rupture du discours musical. On note aussi quelques idées intéressantes comme ce mouvement saisissant des courtisans qui, lors de la cabalette finale, détournent la tête dans une attitude de respect à l’égard de la souveraine qui se meurt. Ce magnifique tableau vient en quelque sorte couronner les efforts d’un travail cohérent mené du début à la fin de l’opéra. Ajoutons à cela de superbes costumes d’époque et des éclairages très évocateurs notamment dans la scène de la prison et dans celle qui termine l’opéra; cette scénographie définit bien le cadre dans lequel se déroule l’action.
 
Si la mise en scène nous procure d’agréables moments, la cohésion vocale du plateau n’est pas complète. James Westman incarne un Nottingham manifestement assailli par le doute et presque continuellement agité. Même s’il paraît parfois sombrer dans une forme véhémente de nostalgie, cet impulsif sait à tout moment contenir sa rage autant par le geste que par l’expression vocale. Son magnifique baryton et un jeu très crédible expriment précisément l’anxiété dans l’air « Forse in quel cor ».
 
Dimitra Theodossiou campe une Elisabetta émouvante notamment dans la scène finale où elle devient vraiment bouleversante. Son désarroi déjà très palpable et si bien rendu dans « L’amor suo mi fe’ beata » s’épanouit dans « Vivi, ingrato » avant de culminer intensément dans les derniers instants « Quel sangue verbato ». La cantatrice s’identifie totalement à une reine devenue victimes d’hallucinations, complètement perdue dans ses pensées et qui ne contrôle plus son destin. Son jeu d’une ébouriffante intensité galvanise littéralement un public fasciné. Madame Theodossiou, à l’aise sur toute la tessiture, possède une voix d’une ampleur remarquable mais d’une étonnante agilité pour un rôle qui exige nuances et subtilités. Une réussite complète qui lui assure au salut final des bravos et des applaudissements nourris et largement mérités.
 
Loin de démériter, le ténor russe Elexey Dolgov prête une voix belle et virile au rôle éponyme qu’il affronte crânement et avec fougue comme il sied au jeune amant de la reine. Malgré une tendance à chanter en force, il sait calmer ses ardeurs vocales lorsque nécessaire entre autres au premier acte dans le duetto avec Elisabetta « Un tenoro coro », mais davantage encore dans celui avec Sara « Dacché tornasti ». Le seul véritable air que Donizetti ait écrit pour Roberto « Come un spirto angelico » ne bénéficie pas d’autant d’attention. Laissé à découvert, le ténor s’engorge quelque peu. Rien cependant qui ne puisse vraiment entacher une attrayante prestation.
 
En Sara la mezzo-soprano américaine Elizabeth Batton constitue le maillon faible de la soirée. Sa voix éraillée et presque toujours stridente sur tout les registres ne suit pas. Cela est d’autant plus dommage que son jeu scénique est vraisemblable. En revanche, les autres chanteurs qui complètent la distribution s’acquittent honorablement de leur tâche; ils témoignent du soin que l’OdM apporte à la qualité des titulaires des rôles secondaires.
 
Le chœur de l’Opéra de Montréal et l’Orchestre Métropolitain ont contribué de façon plus que satisfaisante à la réussite de ce spectacle. Le début du deuxième acte offre au chœur la possibilité de présenter une palette variée de couleurs qu’il exprime avec la plus grande sincérité. Là surtout mais aussi dans les grands ensembles et dans la cabalette finale on en constate l’efficacité. Dans la fosse le commentaire orchestral est en adéquation avec ce qui se passe sur scène. On pourrait le vouloir plus énergique par moment, plus épanoui pour ainsi dire, mais n’oublions pas que le metteur en scène a choisi de ne pas accentuer la gravité de l’ouvrage. Dans ce contexte Francesco Maria Colombo accorde beaucoup d’importance aux détails de l’instrumentation surtout chez les cordes tout en apportant aux chanteurs un soutien sans faille.
 
Le Minnesota Opera, d’où vient cette production, monte sur trois ans la trilogie Tudor; Après Roberto Devereux en janvier/février dernier suivront Maria Stuarda en 2011 et Anna Bolena en 2012. Pour l’OdM qui ne présente que cinq opéras par saison, il ne serait pas opportun d’emprunter cette direction. D’autres opéras autrement intéressants complèteraient mieux ses saisons. On pense, en ce qui nous concerne, à Tristan et Yseult, à Boris Godounov, à Guillaume Tell, aux Troyens et à bien d’autres du riche répertoire français. Souhaitons-en la réalisation.
 
Réal Boucher

 

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