Bonaparte en Gaygypte

La corte de Faraon - Valence

Par Jean-Marcel Humbert | mar 24 Juin 2008 | Imprimer

C’est à Madrid, le 21 février 1910, qu’a été représentée pour la première fois La Corte de Faraón, zarzuela à la partition irrésistible signée du maestro Lleó. Le succès fut tel que l’œuvre fut jouée sans interruption pendant deux ans, avant de partir en tournée dans toute l’Espagne. Jugée trop irrévérencieuse et frivole, pour ne pas dire religieusement, politiquement et sexuellement incorrecte, elle fut interdite pendant le gouvernement de Franco, et n’a retrouvé les scènes lyriques qu’après sa mort. La discographie, pour les mêmes raisons, reste timide, avec seulement trois enregistrements, dont celui, particulièrement intéressant, dirigé par Antonio Capdevila à Barcelone en 1931. Un film, enfin, réalisé en 1985 par Jose Luis Garcia Sanchez avec notamment Ana Belen et Antonio Banderas, raconte les péripéties d’une tentative de représentation sous Franco, malgré l’interdiction, de cette œuvre courte (45 minutes) : il fallait bien étoffer le scénario de base pour arriver à une durée cinématographiquement normale. Une petite série de représentations donnée au Théâtre de la Zarzuela de Madrid en 1999, dans une mise en scène d’Alfredo Arias, a atteint un paroxysme inégalé, nous y reviendrons. Mais l’œuvre reste peu connue hors d’Espagne et de l’Amérique hispanophone, et c’est dommage car, comme chez Gilbert et Sullivan, on s’y amuse beaucoup, d’autant qu’elle donne matière à mille et une extensions parodiques.

Normalement, l’œuvre se compose d’une ouverture suivie de huit scènes liées par de courts dialogues. Elle s’inspire de l’opérette française Madame Putiphar, d’Edmond-Marie Diet, sur un livret d’Ernest Depré et Léon Xanrof (Paris, 1897) ; mais on y trouve également des éléments venant d’une opérette viennoise, Les Trois veuves, ainsi que d’Aïda de Verdi (« Ritorna vincitor »). S’y mêlent enfin la danse du Garrotin, très populaire dans le sud de l’Espagne, et le principe de la vedette de revue de music-hall avec l’air « Ay Ba ! ». Le texte, de plus, est plein d’allusions plus ou moins grivoises et de jeux de mots coquins.

Le sujet, « biblique », est fort simple : le général Putiphar a été blessé par une flèche en un endroit tel que sa virilité en est devenue totalement inopérationnelle, et lui-même ridicule par la même occasion. Le pharaon est faible et alcoolique, et la reine porte la culotte, laquelle reine est de plus, tout comme Lotha, la promise de Putiphar que celui-ci ne peut « honorer », relativement nymphomane, ce qui les fait courir toutes deux après le « chaste » Joseph. Ce dernier ne comprend pas trop ce qui lui arrive, et clame à qui mieux-mieux son innocence et son ingénuité. Enfin, Sul, une irrésistible « Babylonienne », vient chanter l’étonnant « Ay Ba ! ». Le scénario n’est donc pas d’une complexité ni d’une originalité folle, mais l’humour est omniprésent, tant dans l’adaptation de la Bible, dans l’outrance des personnages, que dans la partition musicale. Il est également intéressant de noter qu’un autre facteur explique le succès de la création, facteur noté par Cavadonga Sevilla Cueva dans un article plutôt confidentiel : cette zarzuela, créée juste après la « semaine tragique » de Barcelone, est en même temps une satire de l’Espagne de ce début du XXe siècle. L’aspect anticlérical, l’infidélité conjugale, la montée du féminisme et la dévalorisation du mâle ne pouvaient que réjouir la plus grande part du public populaire, qui de plus assimile le retour de guerre de Putiphar à la désastreuse campagne du Maroc, et le pharaon déglingué au roi Alphonse XIII !

Nous sommes donc vraiment dans une Égypte d’opérette, que l’on peut traiter de manières très diverses. Alfredo Arias l’avait délibérément orientée vers le music-hall tout en détournant l’argument original : si Joseph ne répond pas aux avances des dames, c’est qu’en fait il en pince pour les messieurs… Francisco Negrín, le metteur en scène de cette nouvelle production, la transpose, lui, à l’époque de la campagne d’Égypte : Bonaparte, suivi de Joséphine, d’un séminariste, de divers autres personnes et d’un guide, vient en excursion aux pyramides (à noter qu’historiquement parlant, Joséphine ne l’a pas accompagné en Égypte, mais passons). Or, il lui est arrivé la même mésaventure qu’au général Putiphar ; dans le cours de la visite, on lui raconte donc l’histoire de son célèbre devancier, en la jouant dans le décor égyptien où il se trouve ; et chacun de prendre un rôle, le séminariste joue Joseph, Joséphine : Lotha, etc. À la fin, tout déraille, Bonaparte se retrouve avec des plumes de paon dans le derrière, des momies sortent de leurs tombes et dansent le paso-doble, et finalement Bonaparte fait son coming out et s’en va bras dessus, bras dessous avec le pharaon. Résultat final, un spectacle qui dure une heure et demie.

© Photo Tato Baeza, Palau de les Arts Reina Sofia

Et c’est bien là qu’est le problème majeur du spectacle : sa trop grande longueur par rapport à celle de la zarzuela originale, dont l’argument – quand même très léger – a été écrit en conséquence, et la musique, sans développement particulier, de même. Le fait d’étirer ainsi le spectacle par une seconde intrigue et des scènes parlées relativement longues (dont certaines en valencien) porte en soi tous les germes d’un dérapage. Non que l’idée ne soit pas bonne, c’en est une parmi bien d’autres. Mais l’œuvre n’a pas été prévue pour cela. Quant au traitement infligé à Bonaparte, s’il fait beaucoup rire les Espagnols qui ont bien des raisons de le détester (c'est le bicentenaire du « Dos de Mayo »), il amuserait peut-être moins les Français si jamais le spectacle était exporté à Paris.

L’ensemble de la production est très soigné. Le lieu du spectacle est l’auditorium du Palais des Arts Reine Sofia, un splendide édifice ultra-moderne de l’architecte valencien Santiago Calatrava, comportant quatre salles dont une d’opéra. Mais celle-ci, de 1 500 places, est prévue pour donner des concerts, non des spectacles scéniques : c’est peut-être une des raisons qui font que la mayonnaise ne prend pas totalement. Le vaste décor, quelque peu déséquilibré, se compose d’une pyramide en haut d’un escalier, de statues égyptiennes dans des sortes de vitrines de musée et d’une galerie supérieure où se trouve, tout au fond, l’orchestre, dont la place, malgré les moniteurs de rappel, n’est donc pas des plus favorables. Les costumes sont extrêmement variés, peut-être trop, participant ainsi du désordre et de la confusion ambiants. Quant à la mise en scène de l’Argentin Francisco Negrín, qui a également signé l’adaptation, elle brille par ses excès en tous genre. Les trouvailles comiques sont innombrables, mais dépassent toujours le moment où il aurait fallu qu’elles s’arrêtent. Le résultat, au bout d’une heure, est qu’un certain ennui commence à poindre, ennui né de la répétitivité, de l’agitation, du trop grand nombre de références à l’histoire (« Du haut de ces pyramides, 42 siècles de libération sexuelle vous contemplent »), à l’actualité et au tourisme de masse, des gags trop téléphonés et trop longs, et d’une double action trop complexe qui fait faiblir l’attention et l’intérêt.

Pourtant, l’orchestre, pas plus que les chanteurs, ne sont en cause : malgré sa position peu propice, le chef Enrique García Asensio mène fort bien l’ensemble, dans la plus pure tradition ; les chœurs, sous la houlette de Helmut Rilling, sont de très haut niveau ; quant aux interprètes, tous excellents, aussi bons chanteurs qu’acteurs, ils forment une troupe particulièrement homogène, qu’il faudrait citer individuellement… Mentionnons au moins la qualité de la prestation de Maite Alberola. Tous défendent avec fougue le spectacle, aussi bien scéniquement que musicalement. C’est que tous viennent de l’opéra, ce qui paradoxalement dessert Rossy de Palma. Cette grande actrice habituée d’Almodovar (entre autres) n’a pas la prétention d’être une chanteuse ; comme les interprètes de La Vie Parisienne d’Offenbach, elle s’intitule « actrice chantante », et le choix a été de la sonoriser. Mais, en visible méforme vocale ce soir, elle n’a pu vraiment imposer son personnage, peu aidée il est vrai par la mise en scène. Il aurait fallu qu’elle puisse libérer toute la démesure dont elle est capable. Citons encore les deux acteurs jouant Bonaparte et le guide, Stéphane Facco et Alberto Mateo, tous deux vraiment épatants.

Au total, un spectacle qui ne peut laisser indifférent, et qui présente de nombreux points très positifs, mais pèche certainement par trop d’ambition ; car une zarzuela devrait rester ce qu’elle a toujours été : un simple divertissement populaire sans prétention.

 

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