Brecht versus Puccini

La Bohème - Toulouse

Par Maurice Salles | dim 10 Octobre 2010 | Imprimer
Si une représentation théâtrale repose sur l’interprétation d’un texte, l’opéra y ajoute la dimension musicale. A privilégier le premier on risque de pénaliser la seconde. C’est semble-t-il ce qui s’est produit avec cette production de La Bohème, où le spectacle ne contribue pas à leur interaction. Certes, la cohérence de la mise en scène est indiscutable, mais l’atmosphère de regietheater liée aux décors, aux couleurs et aux lumières est d’un morne qui plombe littéralement, au moins pour nous, la représentation en surlignant un réalisme plausible mais moins important que son traitement musical par un Puccini désireux de se situer par rapport au Verdi de La Traviata  et de Falstaff.
 
Qu’est-ce que vivre en bohème ? Pour Dominique Pitoiset, qui choisit de répondre au présent et transpose l’oeuvre, c’est se trouver dans une situation de précarité destinée à s’aggraver sans cesse ; ainsi du premier au dernier acte les quatre amis passent du statut de locataires désargentés à celui de SDF réduits à camper près de bennes à ordures sous une tente à arceaux du modèle popularisé par Les Enfants de Don Quichotte. La mort de Mimi semble ainsi le triste aboutissement de cette plongée dans la misère. Cette volonté d’inscrire les personnages dans l’histoire et la réalité contemporaine est peut-être fidèle à l’esprit de Murger mais elle nous semble aller bien au-delà de l’esprit du livret de l’opéra, qu’elle infléchit et fait virer au noir. Giacosa et Ilica ne font pas un reportage, ne prétendent pas témoigner d’une réalité sociale. Ils utilisent des données du roman de Murger pour créer deux couples très voisins malgré des tempéraments différents. Mimi peut sembler sage et Musetta dévergondée mais la première se fera à son tour entretenir ; quant à Rodolfo et Marcello ils sont tous les deux jaloux. Certes, c’est leur pauvreté qui prive les jeunes gens des moyens d’entretenir les jeunes filles. Mais c’est la maladie de Mimi qui fait entrer le drame dans une vie où les soucis du quotidien n’altèrent pas la vitalité de la jeunesse et son appétit de jouissances. Même si Rodolfo avait pu offrir à Mimi la chambre confortable dont elle avait besoin, elle n’en serait pas moins morte. Le sordide ajouté ici ne peut qu’augmenter la tristesse suscitée par la jeunesse et la fragilité de la mourante ; mais comme Violetta, Mimi ne meurt pas de pauvreté mais de la tuberculose.  Or ce qui était un destin à l’époque de la création ne l’est plus de nos jours.
 
Ce « gauchissement » est à l’œuvre un peu partout : dans le premier tableau, où la mansarde est manifestement louée par un marchand de sommeil, comme le suggèrent les lits superposés, dans le deuxième, où seuls les membres de l’Armée du Salut rappellent que l’on est la veille de Noël, dans une foule cosmopolite qui erre entre vendeurs à la sauvette, joueurs de bonneteau, décrochez-moi-çà et brocanteurs, tandis que dans la salle du haut vivement éclairée les nantis sont entre eux ; il est aussi visible dans le troisième, où l’octroi, de barrière fiscale,  est devenu un sas entre banlieue et capitale gardé par une sorte de police qui dirige au faciès les arrivants vers le préfabriqué de Médecins sans frontières avant d’aller se payer de ses fatigues auprès des « hôtesses » de l’auberge ; nous avons déjà mentionné celui du dernier tableau, où les amis se retrouvent à la rue vraisemblablement à la suite d’une expulsion. On en est à se demander ce que faisait le DAL.
 
Or, cette vision qui infléchit et distancie nuit, selon nous, à l’impact d’une œuvre qui semble conçue comme la gageure d’émouvoir par des procédés musicaux et vocaux à contre-pied des procédés verdiens à l’œuvre dans La Traviata. L’ampleur de l’espace, dans le premier et le dernier tableau, affaiblit le lyrisme direct et intime des échanges entre Rodolfo et Mimi, qui doit donner au spectateur l’illusion de la proximité avec les personnages et lui permettre de s’identifier à eux. En fait, tout se passe comme si Dominique Pitoiset voulait empêcher cette identification. Peut-on traiter Puccini comme Brecht ? Du coup, la direction extrêmement mesurée de Niksa Baresa semble privée de vitalité et donne à la représentation un caractère routinier bien peu exaltant. Heureusement, les troisième et quatrième tableaux gagneront légèrement en lyrisme, et la conduite précise et souple, en particulier au dernier acte, rendra justice à la subtilité de l’orchestration, avec le concours des valeureux instrumentistes du Capitole.
 
Sur le plan vocal, après la frayeur née de l’annonce en lever de rideau que le ténor Teodor Ilincai était affecté d’une rhinopharyngite, il y a la satisfaction de découvrir ce jeune chanteur déjà lancé dont la voix, en dépit d’altérations çà et là perceptibles de la liberté, de la force et de la clarté de l’émission, semble très homogène et correspond bien aux exigences du rôle ; le timbre est séduisant, la technique semble solide, le physique est agréable et le jeu de scène expressif. S’il est prudent, un bel avenir l’attend. Sa Mimi, Carmen Giannattasio, donne par moments l’impression de mal contrôler l’opulence de sa voix, et certains aigus sonnent métalliques, voire légèrement stridents ; néanmoins agréable à regarder, juste dramatiquement, elle compose un personnage convaincant. Musetta, sanglée par Nathalie Prats dans un ciré noir qui tient de l’uniforme de dominatrice, trouve en Jennifer Black une interprète dont la prestation scénique impressionne davantage que l’incarnation vocale, du reste sans défaut. Agréable surprise avec son Marcello ; en mûrissant Dario Solari semble avoir renoncé à grossir sa voix sans mesure et son Marcello est aussi bien dessiné vocalement que scéniquement. Il faut du temps à Diogenes Randes, à la stature impressionnante, pour éclaircir une voix d’abord engorgée ; quand au Schaunard d’ Arttu Kataja, il pâtit de réveiller le souvenir de Ludovic Tézier sur la même scène, car l’impact vocal est loin d’être le même. José Fardilha et Jean-Philippe Marlière sont impeccables en Benoît et Alcindoro. Quelques vociférations initiales, dans le chœur du deuxième tableau, ne gâchent pas durablement l’impression de réussite globale, et les enfants de la maîtrise font honneur à leur directeur.
 
Sans être comble – il y a dix représentations et le mauvais temps avait de quoi décourager – la salle était néanmoins largement garnie et le public, dont une bonne partie semblait découvrir le théâtre, s’est montré très chaleureux aux saluts. Pourrait-on, à ces amoureux du théâtre lyrique, demander en début de spectacle, en même temps que d’éteindre leur téléphone, de ne pas gâcher les fins d’acte par des applaudissements prématurés ? Pour un spectacle qui prend le public à témoin, ce rappel devrait relever de la nécessité !
 
 
 

 

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