C'est pour mieux te broyer, mon enfant...

Lady Macbeth de Mzensk - Paris (Bastille)

Par Clément Taillia | dim 25 Janvier 2009 | Imprimer
Comment un simple spectacle peut à lui seul changer le destin d’une œuvre, et sa perception ? Comment donner au spectateur cette sensation d’exhaustivité, d’absolu, qui caractérise un tout petit nombre de grandes productions ? Sans doute en réalisant la quadrature du cercle, rien de moins : ne négliger aucun aspect de la pièce sans pour autant renoncer aux ellipses et aux clairs-obscurs qui seuls peuvent dégager une ligne directrice prépondérante et claire ; éclairer parfaitement le moindre personnage tout en lui conservant, si besoin est, sa part de mystère et d’irrationnel. Martin Kusej réussit tout cela, pour Lady Macbeth de Mzensk : son esthétique glaciale, entre maison de plexiglas et bagne souterrain, gardé par d’angoissants bergers allemands, est le support idéal d’une direction d’acteur sur la lame du rasoir, aussi grinçante et ambiguë que la partition de Chostakovitch. Tout comme à Amsterdam, le metteur en scène autrichien dévoile sans concession les aspects les plus trash de l’œuvre, auquel il ne laisse aucun bénéfice du doute : évidemment que les ouvriers violent Aksynia, bien sûr que Boris est attiré par sa belle-fille… les policiers, le pope, les bagnards, les ouvriers, forment des individualités bien distinctes, mais qui ont entre elles un point commun essentiel : elles sont haïssables.
 
De ce magma informe de visages hideux et grimaçants, de ce véritable « voyage au bout de la nuit » émerge sans peine la figure de Katerina. Comme chez elle dans l’ambitus meurtrier de son rôle, à l’aise dans le lyrisme amoureux autant que dans les vociférations hystériques, Eva Maria Westbroek double sa vocalité miraculeuse d’une puissance théâtrale hallucinée, à faire pâlir d’envie les plus brillantes actrices. Troublante, sa Katerina n’est pas de ces victimes si souvent vues, faibles femmes dans un monde d’hommes. Elle est avant tout déterminée à exister, et pour cela entend fuir, à n’importe quel prix, sa vie désespérante, quitte à descendre jusqu’aux confins de l’infamie. Dolente et lascive dans sa chemise de nuit, arrogante dans sa robe rouge de femme fatale, cathartique dans le long hurlement muet que provoque sa découverte de la trahison de Sergueï, c’est une Katerina maîtresse-femme que l’on a devant nous, à qui la soprano néerlandaise a rendu toute son ampleur – c’est-à-dire l’étoffe des plus bouleversantes héroïnes de l’Histoire de l’opéra, au même titre qu’Isolde, Salomé ou Elektra. Davantage qu’une grande diva, c’est une artiste complète et en parfait tandem avec la moindre optique du metteur en scène qui fait fondre, une fois de plus, le public de l’Opéra Bastille…
 
… quitte à lui faire presque oublier les autres, ce qui est injustice : s’il ne possède pas le rayonnement vocal (ni le sex-apeal) de Christopher Ventris (que les admiratrices se procurent le DVD Opus Arte !), Michael König se révèle un Sergueï admirable, dont la projection ne faiblit pas face à sa sonore maîtresse. On ne peut pas en dire autant de Vladimir Vaneev, dont le Boris tout en fiel se révèle néanmoins efficace. Couard et veule à souhait, le Zinovy de Ludovit Ludha prend avec le bonheur la tête d’une saisissante galerie de portraits, d’où ressortent le pope paillard et gaillard d’Alexander Vassiliev, le policier truculent de Nikita Storojev, le Balourd miteux (tout est dans le nom !) d’Alexander Kravets, la Sonietka aguicheuse de Lani Poulson, et la courageuse Carole Wilson, Aksynia malmenée sans complaisance par des hordes d’ouvriers égrillards ! Aussi méritants que les solistes se révèlent les chœurs, dont la moindre apparition est un bonheur de cohésion et d’unité, que ne rompent même pas leur « individualisation » et leur dispersion sur le vaste plateau de la Bastille.
 
Last but not least, Hartmut Haenchen, dans la fosse, élève l’Orchestre de l’Opéra au plus haut niveau. A priori somptueuse et sans à-coup, l’apparente sérénité de son interprétation révèle rapidement sa face cachée : elle n’est rien d’autre que le calme précédant la tempête. La musique avance comme un fatum, c’est-à-dire sans hâte, sans précipitation, sans fracas inutiles. A quoi bon, puisqu’elle finira quand même par gagner et par tout broyer sur son passage, inéluctablement. L’œuvre entière devient comme la marche militaire, terrible, qui annonce l’irruption des policiers au mariage du III : un étau qui, fatalement, se resserre. Tout cela méritait bien, à l’applaudimètre, une ovation (presque) égale à celle reçue par Eva-Maria Westbroek !
 
Le triomphe, sans une ombre au tableau, de cette production néerlandaise, signe peut-être, symboliquement, l’attachement du public de l’Opéra de Paris à Lady Macbeth de Mzensk : après le spectacle d’André Engel, et ses choux légendaires (dont certains ornent, dit-on, quelques bureaux de l’Opéra), le prochain directeur de la Grande Boutique adoptera-t-il les sympathiques bergers allemands de Martin Kusej, pour veiller comme il se doit sur des représentations déjà anthologiques ?
 

 

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