Création en demi-teintes

Colomba - Marseille

Par Maurice Salles | sam 08 Mars 2014 | Imprimer
 
En 1839, à son retour d’une mission d’inspection des monuments historiques en Corse, Prosper Mérimée séjourne à l’Hôtel Beauvau de Marseille, à quelques dizaines de mètres du Vieux Port et de l’Opéra. Dix ans plus tôt, sans s’y être encore rendu, il a consacré à l’Ile de Beauté une nouvelle intitulée Matteo Falcone et sous-titrée « Mœurs de la Corse » car il est fasciné par l’attachement farouche à des coutumes archaïques, telle la vengeance privée, que révèlent des faits divers sanglants. Colomba, nouvelle publiée en 1840, n’a pas d’autre sujet. Des personnages étrangers, soit par leur origine soit par leur éducation, à cette mentalité y sont confrontés et pour certains impliqués, à des degrés divers. L’un d’eux, Corse de naissance mais élevé au loin, condamne la vendetta au nom du légalisme dont on lui a appris la valeur sociale. Sa sœur, persuadée que l’assassin de leur père est resté impuni, mettra toute sa ruse en œuvre pour l’y pousser. En somme, Electre et Némésis ne sont pas loin. Les ingrédients d’une belle tragédie semblent réunis. Et pourtant…
D’abord la nouvelle de Mérimée n’est pas tragique, car elle ne se referme pas sur une catastrophe, bien au contraire. La mort violente des frères Barricini et celle de leur père, hâtée par le librettiste, qui le fait mourir peut-être d’épouvante sur les paroles du vocero que lui susurre Colomba, ne sont que la juste rétribution de leur traîtrise et de leur crime, et le retour à l’ordre visible des arcades pisanes met le point d’orgue à la happy end. Ensuite Benito Pelegrin a pris le parti de suivre pas à pas l’organisation de la nouvelle. Sans doute l’a-t-il récrite, effectuant, cela doit être dit, un superbe travail de versificateur, sans doute y a-t-il introduit le personnage de Miss Victoria, supprimé ceux de la petite Chilina et de Brandolaccio, raccourci çà et là certains épisodes, prêté à Lydia une sensibilité d’Irlandaise rebelle étrangère à l’original... Mais pour la progression la fidélité est scrupuleuse. Or la stratégie de Mérimée est de retarder sans cesse la réponse à la question posée : Orso vengera-t-il la mort de son père ? Ce n’est qu’aux trois quart de la nouvelle qu’il se produit enfin quelque chose. Jusque-là, réflexions du jeune homme, description de Pietranera, interventions du préfet, histoire de l’enfant porteuse de messages ou des bandits picaresques, évocation du conflit ancestral entre les Della Rebbia et les Barricini ont distrait le lecteur. Ainsi conduit, il n’éprouve pas d’impatience. Mais un spectateur peut-il se satisfaire d’une série de scènes où la situation piétine sans évoluer ? C’était le problème de l’opéra seria. ! En outre le dispositif scénique entraine de nombreux précipités pour les changements de décor et ces passages au noir effectués sans musique font retomber la tension, si bien qu’il n’y a pas de montée vers le tragique. A suivre d’aussi près son modèle, Benito Pelegrin n’a pas réussi à créer une dramaturgie efficace.
D’une certaine façon, ce constat concerne aussi la musique, dans la mesure où Jean-Claude Petit a écrit sa partition en plein accord avec le librettiste. Bien que conçue pour grand orchestre elle ne cesse d’impressionner par un raffinement constant. D’une grande richesse dans l’emploi des timbres elle contrôle avec soin leur ampleur, au moins dans l’interprétation qu’en donne ce soir Claire Gibault. Parcimonieuse de tutti éclatants l’écriture refuse les effets racoleurs. Elle se déploie dans un miroitement défini par le compositeur comme polytonal, jouant subtilement des couleurs et des tonalités, évitant les redites sauf à des fins expressives – la ballata comme thème de Colomba -, d’une souplesse formelle traversée d’échos debussystes ou ravéliens, voire de rythmes rapsodiques, elle démontre de façon superlative l’étendue du métier et du talent de musicien de Jean-Claude Petit. En revanche on est moins convaincu du traitement des voix, en particulier au premier et au troisième acte, tant certaines lignes répétitives poussent les interprètes à leurs limites dans l’aigu (soprano et ténor) sans nécessité dramatique évidente. C’est d’autant plus surprenant que le rôle-titre semble écrit sur mesure pour la voix de son interprète et que certains mélismes fugaces exhalent le parfum des chants du terroir. On les retrouve en partie dans les interventions des chœurs inventées par le librettiste, qui font entendre cette voix collective inaudible dans la nouvelle et qui se manifeste ici avec la cohésion et la hargne requises. En définitive les interruptions liées aux précipités font naître l’impression d’une suite dont on savoure les mouvements successifs sans être emporté par une réelle charpente dramatique. A saluer cependant sans réserve l’engagement et la discipline de l’orchestre, que la nouveauté et la difficulté ont semblé stimuler.
 
On ne saurait trop louer non plus les chanteurs qui ont accepté de tenter l’aventure, même si pour certains l’usure patente de leurs moyens met mal à l’aise. Benito Pelegrin voulait faire de Sir Nevil, ce passionné de chasse, une sorte de Tartarin de Tarascon. Jean-Philippe Laffont s’y essaie sans convaincre, dans un Prologue situé sur le pont du bateau l’amenant en Corse avec sa fille et la suivante de celle-ci. Bastingage, voile, pont, ce premier décor d’Emmanuelle Favre est d’un réalisme épuré et chic. A l’approche du port des matelots replient la voile et au-delà du flot qu’elles font miroiter les vidéos de Julien Ribes dévoilent la forteresse d’Ajaccio se découpant sur le ciel traversé de mouettes. De la même manière des projections sur des panneaux montreront une chapelle proche de Pietranera puis le lieu de l’embuscade fatale, défilé rocheux bien peu évocateur du maquis. L’intérieur des Della Rebbia devrait être orné de symboles des cultes familiaux ; il est d’une nudité au-delà de l’austérité. Le temps a-t-il manqué pour ces « finitions » ? Sans doute une création n’est pas une partie de plaisir, et la représentation que l’on découvre n’a peut-être que peu à voir avec le visage futur de l’œuvre. Les costumes de Katia Duflot ne devraient pas changer ; ils habillent les protagonistes à la mode Restauration, à l’exception de Nevil, colonel anglais. Colomba, comme quasiment toutes les femmes, est en grand deuil jusqu’à l’épilogue où elle arbore le blanc éclatant de la renaissance. Charles Roubaud règle au mieux les évolutions des personnages et la position des chœurs – suggestive scène de la veillée funèbre au second acte bellement éclairée par Marc Delamézière – avec le savoir-faire qu’on lui connait. Si Pauline Courtin et Jean-Noël Briend paraissent par instant gênés aux entournures au premier acte leurs duos sont aussi suaves que le genre le requiert. On regrette que leurs rôles ne donnent pas davantage d’occasion aux timbres profonds de Lucie Roche et de Cécile Galois de s’épanouir. En revanche le rôle de Colomba offre à Marie-Ange Todorovitch une de ces occasions qu’apprécie tout interprète ; l’écriture ne la pousse que rarement dans ses retranchements et sans solliciter outrageusement les graves lui permet de jouer avec ses beaux aigus en modulant les sons sans jamais sacrifier à un épaississement vériste. Cette relative sobriété, liée à la forme arioso qui domine dans l’opéra, est accompagnée par l’interprète, dont on connaît le généreux tempérament, d’une retenue d’actrice du meilleur aloi. Les autres protagonistes vont du remarquable (Cyril Rovery) à l’oubliable (Jacques Lemaire) en passant par l’honorable (Francis Dudziak).
Commande de la Ville de Marseille, qui s’honore en continuant à maintenir vivante une forme artistique dont on annonce régulièrement la mort, même si l’on peut regretter que son premier magistrat n’ait pas assisté à la première, cette œuvre se veut un hommage à l’Ile de Beauté. On ne peut douter de la sincérité des auteurs, dont l’un d’eux a épousé successivement deux Corses. On peut toutefois se demander si le choix de l’œuvre de Mérimée était judicieux : une œuvre, même ancienne, où un pinzutto critique la mentalité corse, n’est-ce pas un étrange hommage ? Quoi qu’il en soit, s’il est difficile de prédire l’avenir d’une création, on souhaite à celle-ci, probablement au prix de quelques retouches musicales et d’une restructuration du livret, la vie future que justifieraient ses indéniables qualités.
 

 

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