Dis, Pascal, c’est quoi, un opératorio ?

La Mélancholia - Paris (Philharmonie)

Par Laurent Bury | sam 12 Novembre 2011 | Imprimer
 

Alors qu’approche à grands pas la création d’une nouvelle œuvre lyrique de Pascal Dusapin, O Mensch !, annoncée comme un opéra alors qu’il s’agit à première vue plutôt d’un cycle de mélodies, dont le compositeur lui-même assurera la « mise en scène », la question mérite d’être posée : qu’est-ce qu’un « opératorio » ? Le mot a été repris par plus d’un, on l’applique même parfois au Saint-François d’Assise de Messiaen, mais quelle est la différence par rapport à un opéra ou un oratorio ? D’un bout à l’autre de sa carrière de compositeur lyrique, de Roméo & Juliette (1989) à Passion (2008), Dusapin ne cesse de revisiter le genre, mais c’est peu dire que ses œuvres théâtrales n’ont rien de spécialement dramatique. A chaque fois se pose la question du livret, dont le compositeur est le plus souvent l’auteur : ce sont des opéras sans action ni héros, mais sans doute les notions de narrativité et de personnage sont-elles désespérément has been aux yeux de Pascal Dusapin. Que reste-t-il, alors, pour rattacher ces œuvres à des genres hérités du passé ?

Pour cette dernière soirée de la thématique « Mélancolie » à la Cité de la Musique et à la Salle Pleyel, le programme s’ouvre sur le Requiem composé par un Stravinsky à bout de souffle et à court d’inspiration. Cet exercice de style très Sixties lorgne tantôt vers Stockhausen, tantôt vers Boulez, et cultive en virtuose l’inexpressivité. Les interventions de deux solistes sont soigneusement dénuées de tout sentiment : réussite totale de ce point de vue. Vient ensuite une œuvre de John Cage exactement contemporaine de La Melancholia, et dont le titre renvoie en fait au nombre d’instrumentistes nécessaires à son interprétation. Œuvre fascinante que ce Seventy-Four qui pourrait semble-t-il n’avoir ni fin ni commencement, musique lancinante, étirée, qui superpose les timbres orchestraux de manière moins aléatoire qu’elle n’en a l’air. L’orchestre symphonique du SWR l’interprète d’ailleurs sans chef, puisqu’un métronome suffit apparemment.

 

Après l’entracte vient le fameux « opératorio ». Pour le livret, Pascal Dusapin a procédé à un collage érudit de citations dans diverses langues vivantes ou mortes, tirées de textes de mystiques et de philosophes européens. Les effets de superposition, lorsque le chœur chante autre chose que les solistes, par exemple, garantissent l’inintelligibilité totale de ces paroles, sauf si on lit le livret en même temps. Oratorio, à la rigueur, mais opéra, pourquoi ? On saluera au passage la prestation impeccable du SWR Vokalensemble, d’où se dégagent de nombreuses voix isolées. Quant au quatuor de solistes, on ne peut pas dire que Dusapin les ait gâtés. Comme dans Faustus, The Last Night, la soprano est presque systématiquement confinée dans le suraigu le plus strident, et Anu Komsi se plie sans faillir aux exigences d’une partition qui la transforme en caricature postmoderne de la Reine de la Nuit. A la contralto échoient en revanche les seuls vrais moments d’émotion de la partition, lors d’un passage où la soliste dialogue avec le chœur ; la voix onctueuse de Helena Rasker impressionne fortement, dans ces instants dépouillés entre deux déchaînements de l’orchestre. Le très sonore contre-ténor Tim Mead, connu pour ses prestations haendeliennes, et le ténor Alexander Yudenkov, qui bénéficie malgré tout d’un « air », ont beaucoup moins l’occasion de briller. Chacune des trois parties de l’œuvre se conclut par la diffusion d’une bande enregistrée, où une voix de femme lit un texte en grec, tandis que le jeune Louis Dusapin, fils du compositeur, en lit la traduction en français. Tiens, c’est peut-être à lui qu’il faudrait poser la question : il doit bien avoir une idée de ce qu’est un « opératorio »…

 

 

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