Du pain bénit pour les grincheux

Die Lustige Witwe - Paris (Garnier)

Par Christophe Rizoud | mer 29 Février 2012 | Imprimer
 

Les mécontents, les râleurs, les grognons, ceux qui vouent aux gémonies la saison actuelle de l'Opéra de Paris, d'un Faust contesté à une Manon ratée, trouveront avec cette Lustige Witwe matière à entretenir leur mauvaise humeur. La production, signée Jorge Lavelli, servit d'écrin à la première représentation au Palais Garnier du chef d'œuvre de Franz Lehár dans sa langue d'origine, 92 ans après sa création à Vienne. On ne reviendra pas sur ce choix, discutable, de l'allemand quand on sait que l’adaptation française du livret réalisée par Flers et Caillavet - les Seigneurs du rire – s’est imposée durablement à l’intérieur de nos frontières. On a trop fredonné « Heure exquise » pour se résigner à « Lippen schweigen ».

Entre belle époque et années folles, la mise en scène sert élégamment le propos de l'ouvrage. Nos renâcleurs pourront toujours accuser l’âge de la production. Quinze ans après tout ce n'est pas si vieux et l'expérience de Manon prouve qu'il vaut mieux parfois de pas vouloir faire du neuf à tout prix. La seule fantaisie que s’autorise Lavelli est d'accrocher dans les cintres à la fin du spectacle huit Walkyries casquées d’or qui auraient mieux leur place au Walhalla que chez Maxim’s. La chorégraphie offenbachienne qui conclut le spectacle pourra aussi sembler iconoclaste mais, après tout, on est à Paris et Adonis Kosmadakis n'a rien à envier en souplesse à Valentin le désossé.

A défaut de jeter le metteur en scène aux orties, nos mauvais coucheurs déverseront leur bile sur une distribution dont, une fois encore, il n'est pas certain qu'elle soit digne de notre première scène nationale. Annoncée souffrante, Susan Graham est remplacée par Christina Dietzsch-Carvin qui porte la robe fourreau et le vison blanc avec un chic incontestable. Vocalement, l'adéquation au rôle d'Hanna Glawari est moins évidente. A la fin de son premier air, le « De grâce, messieurs » devenu ici un moins avenant « Bitte, meine Herr’n », le verdict d'une spectatrice à l’âge suffisamment vénérable pour avoir applaudi Leone Pascale en 1925 à l’Appolo tombe sans appel : « elle n'a pas de voix ! ». Pour l’affirmer, encore eût-il fallu l'entendre. Asher Fisch grisé par le tourbillon de la valse oublie de brider le volume d'un orchestre qui n’a pas le sang naturellement viennois. Du parterre, il n’y a bien que baryton de Bo Skovhus qui passe sans encombre la rampe. Mais pourquoi faut-il que son Danilo ait l’air ne pas avoir dessaoulé depuis Don Giovanni en 2010 à Aix ? Pourquoi dépenser autant d’énergie à refuser de s’attendrir ? On sait bien que le Comte est un faux dur. Pourquoi abuser de la déclamation et piétiner le « Es waren zwei Königskinder » (« Jean-Pierre adorait Jeannette ») au lieu de se laisser aller à le chanter ? En matière de Sprechgesang, Skovhus a cependant des progrès à faire s’il veut se hisser au niveau du baron Zeta d’Harald Serafin.

Ana Maria Labin n’offre rien de mémorable en Valencienne. Seul, finalement, le Rossillon de Daniel Behle en se jetant dans les débordements wagnériens du duo du pavillon comme un lion dans la bataille réussit à débrider une salle jusqu'alors sur la réserve. Le timbre n'est peut-être pas ce qu'on peut trouver de plus séduisant mais l'aigu frappe juste. Malgré les tensions imposées par l'écriture, la ligne conserve toute sa souplesse et la vaillance conquiert le public (voir la recension de son disque Richard Strauss). Pas assez malgré tout pour que le feu perdure jusqu'au troisième acte. Est-ce l’effet « Lippen schweigen » versus « Heure exquise », mais le tube de la partition tombe à plat. Il faut, à la fin de la représentation, les acrobaties des danseurs et toute la conviction d’un Chœur de l’Opéra de Paris, très en forme dans un répertoire où on ne l'attendait pas, pour que les spectateurs veuillent bien, selon la tradition, taper en rythme dans leurs mains.

 

 

 

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