Du sang sous les gants

Macbeth - Munich

Par Brigitte Cormier | lun 29 Juillet 2013 | Imprimer
 
Finis les rires et les huées durant la représentation. Cinq ans après sa création, le Macbeth de Martin Kušej, toujours aussi sanguinolent, écœurant, hurlant et grotesque, ne fait plus scandale. Son image choc — celle de Lady Macbeth assise sur ses talons au bord de l’amas de crânes humains d’un blanc minéral qui, dans une époque indéterminée, recouvre la terre a été beaucoup vue dans la presse ; le spectacle a été retransmis à la télévision ; un DVD va, dit-on, bientôt paraître…
S'il n’a reculé devant aucun tabou, le metteur en scène autrichien est loin d'avoir eu recours aux poncifs éculés, objets de tant de querelles autour du regietheater. S’il s’agit bien là d’un « théâtre de mise-en-scène » qui transgresse les didascalies du livret, la puissance visuelle de cette transposition d’un opéra de jeunesse de Verdi, suscite l’admiration. Subtil dosage de références cinématographiques ; sauts créatifs incongrus mais pertinents. Parfois doigt du destin, parfois innocentes victimes des horreurs qui adviennent, les sorcières, personnages essentiels du drame, sont les copies conformes des enfants aux chevelures blondes et bouclées et au regard étrange du film de science-fiction Le Villages des damnés (Wolf Rilla 1960). Avec ses masques hyperréalistes à la Ron Muek, ses lumières douces, surnaturelles ou violentes, ses parois en lourd plastique argenté, génératrices de reflets et de transparences, ses projections de photos de paysages sublimes, le Macbeth de Kušej reste fidèle à l'esprit fantastique que Verdi expérimentait pour la première fois dans cette œuvre de jeunesse où se succèdent prédictions, sorcellerie, apparitions, somnambulisme, meurtres à foison…
La progression de l'action est servie par un orchestre efficacement conduit par Massimo Zanetti. Hélas, les « noirs » nécessaires pour installer les masses de figurants — éventuellement nus et devant pisser sur le plateau — pour former d’étonnants tableaux vivants ou pour mettre en place les éléments de décor surdimensionnés comme le lustre géant que Lady Macbeth devra gracieusement escalader… interrompent inopportunément une narration musicale qui se doit d’être haletante.
 
Rôles secondaires sans défauts. Distribution masculine de haut niveau et homogène. Fabuleux Macbeth de Zeljko Lucic, aussi bon acteur que chanteur. Peut-être encore plus remarquable, le solide Banco de Dmitry Belosselskiy dont la tête coupée deviendra un jouet sanglant pour Lady Macbeth. Quant au ténor Wookyung Kim, à la voix agréable et au timbre rond, il se montre très émouvant dans le magnifique lamento « O figli, o figli miei ! Da quel tiranno… ». Suivi d’un élan martial venant juste après le poignant chœur des proscrits où l’on voit se balancer, pendus par les pieds, des hommes entièrement nus, son chant vivant et courageux apporte un soulagement qui lui vaut d’être applaudi.
Curieusement, avec sa jolie silhouette mise en valeur par ses tenues sophistiquées, son fume-cigarettes, ses longs gants jusqu’aux coudes et sa perruque flamboyante (qu’elle raccourcira elle-même d’un grand coup de ciseaux dans un geste surprenant, annonçant visiblement le crime qu’elle mijote), Nadja Michael est à la fois la star et le maillon faible du spectacle. Nonobstant ses aigus percutants et sa présence physique, la chanteuse incapable de vocaliser et de rester en mesure, semble avoir comme des trous dans la voix. Son timbre assez laid (voulu dit-on par Verdi) ne suffit pas à incarner correctement ce personnage machiavélique complexe. Même la grande scène de somnambulisme, sommet dramatique du rôle, laisse le public indifférent. Toutefois, on garde d’elle des images fortes et belles, en particulier celle où avec ses lunettes noires et un immense bouquet de lys blancs dans les bras, elle affecte de pleurer le Roi Duncan assassiné par son époux sur son injonction…
Les applaudissements d’un public en majorité élégant, sage, respectueux, sont mesurés mais assez chaleureux. À peine quelques huées fort discrètes aux saluts… Si on oublie nombre d’idées inutiles déviantes, cette saisissante reprise au festival de Munich valait bien le voyage en Bavière.
 
 
 

 

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