D’un jour à l’autre

Il Barbiere di Siviglia - Toulouse

Par Maurice Salles | mer 23 Mars 2011 | Imprimer
Cette production du Barbier de Séville, née à Ferrare en 1995 (et vue quelques années plus tard au Théâtre des Champs Elysées) déploie après toutes ces années une séduction visuelle intacte : les décors inventifs de Francesco Calcagnini, éclairés de façon subtile et variée par Franco Marri, créent de superbes images encore enrichies par les costumes d’Annamaria Heinreich. C’est un condensé cohérent de références où l’on est invité à reconnaître au moins Tiepolo et Goya. Cet univers flatteur pour les yeux et l’amour-propre du spectateur, la mise en scène de Stefano Vizioli le bouscule habilement quand l’irrationnel semble prendre le dessus, et avec l’aide des lumières, le temps du vertige, fait du monde reconnaissable le troublant pandémonium de la folie rossinienne. On approuve, on admire, on savoure.
 
Las, Stefano Vizioli accompagne cette approche d’une recherche incessante de gags, dont la musique devient le simple support. Or pour un de réussi – le crucifix que Rosina brandit au nez de Figaro l’incitant à écrire à Lindoro pour repousser le tentateur – on pourrait en citer dix qui valorisent moins la musique que l’inventivité du metteur en scène. On se prend à penser à Bruno Cagli, qui en des circonstances analogues, rappelait que quand on monte une œuvre de Rossini, le génie, c’est lui. On pense aussi au texte d’Alberto Zedda écrit à l’occasion du bicentenaire de la naissance du compositeur, à propos du danger de traiter Le Barbier de Séville en farce.
 
Gianluigi Gelmetti remplace Jesus Lopez Cobos, gravement malade, à la tête des musiciens. Est-ce le poids des ans ou des ennuis de santé passés, sa direction semble manquer d’influx nerveux. Le 22, après une ouverture entachée par une attaque de cuivres et un piccolo agressif, l’orchestre joue souvent trop fort. Est-ce pour cela que Dmitry Korchak et Giorgio Caoduro s’époumonent plus qu’ils ne chantent, même ans nécessité ? Le ténor russe, naguère admiré à Pesaro, est-il dans un mauvais jour* ? Aigus laborieux et détimbrés, legato absent, on ne regrettera pas d’être privés de l’air final « Cessa di più resistere ». Quant au baryton italien, sa volubilité n’est pas phénoménale et son volume passera de l’outré à l’à peine suffisant. Maïté Beaumont, leur Rosina, manque d’éclat ; le timbre n’est pas de ceux qui captivent et l’agilité n’est ni fulgurante, ni assez précise. Heureusement, leurs aînés sauvent la mise. Alessandro Corbelli et Giovanni Furlanetto, respectivement Bartolo et Basilio dans la grande tradition, ne donnent à aucun moment l’impression de chanter en force ; leur précision vocale et leur talent d’acteur font jubiler. Qualités présentes au même degré chez Jeannette Fischer, Berta désopilante dans son prurit « amoureux ».
 
Le jour suivant, c’est la distribution Jeunes Talents qui officie. On attend, mi-curieux, mi –résigné, tant les déceptions sont fréquentes à mesurer l’écart entre les ambitions et les moyens requis pour chanter Rossini. Et voilà que l’orchestre se met à jouer comme on l’aurait souhaité la veille, sans davantage d’allant, mais avec une définition sonore irréprochable. Le plateau en semble plus dynamique et le jeu de scène prend une acuité supérieure. L’Almaviva d’Alek Shrader est plus proche du ténor di grazia que du baritenore alla Garcia ; mais son chant est rempli de nuances et se développe sans peine jusqu’à l’extrémité de la tessiture. Vittorio Prato, dont le Fiorello de la veille promettait, chante Figaro avec fluidité, vigueur et goût, et va au bout de la représentation sans s’épuiser. Ketevan Kemolidze, l’autre Rosina, l’emporte clairement par le timbre, l’extension vocale et la précision des agilités. (On regrettera toutefois des sons gutturaux et des notes tenues au-delà du nécessaire, plus pour démontrer des capacités vocales que pour satisfaire au rôle). Bonnes surprises également avec Nahuel di Pierro, dont le Basilio bien en place vocalement, s’il n’a pas la cautèle du fourbe traditionnel, est un crédible faiseur d’embrouilles, et avec le Bartolo de Sergio Gallardo ; ce dernier se tire honorablement du difficile « Un dottore della mia sorte » et sa composition n’est en rien un calque de son glorieux aîné. Et retrouver Jeannette Fischer est un plaisir renouvelé. Le chœur, l’un et l’autre soir, est impeccable.
 
Ainsi d’un jour à l’autre on passe d’une relative déception à une agréable satisfaction. Sans doute le second soir faudrait-il noter encore quelques décalages entre fosse et plateau, probablement dûs à des « absences » de la direction et vite rattrapés. Mais ces aléas du spectacle vivant sont la rançon des émotions vécues en direct ! En tout cas, à plus ou moins bon escient, les deux soirs le théâtre comble a fait un triomphe aux artistes. On voudrait être sûr que c’était aussi celui du compositeur, dont les opéras seria restent encore absents de la scène du Capitole.
Maurice Salles
*Des sources diverses et fiables affirment que le soir de la première le chant de D. Korchak était pourvu de tout ce qui lui manquait le 22.
 

 

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