Entre Freud et Sophocle

Elektra - Paris (Bastille)

Par Clément Taillia | dim 27 Octobre 2013 | Imprimer
 
Parce qu’elle est née de l’adaptation d’une pièce de théâtre préexistante, et non de la collaboration entre un compositeur et un librettiste, Elektra porte en elle des esthétiques différentes, sinon contradictoires. Alors que le texte de Hofmannsthal récapitule les relents morbides et l’exotisme de l’esthétique « fin-de-siècle », la musique sans appel de Strauss retrouve toute l’apprêté de la tragédie grecque. L’ « apocalypse joyeuse » que décrivait Hermann Broch est comme ramenée dans le cadre du théâtre antique. Difficile entre-deux, que Robert Carsen gère astucieusement : endormie aux premières comme aux dernières mesures, Elektra semble rêver l’intrigue. Et les errances qu’elle songe sont inlassablement accompagnées par un coryphée composé de femmes singeant ses gestes et son apparence. Freud, en somme, rencontre Sophocle. Matériellement, ce dispositif permet également une belle mise en valeur des protagonistes principaux, qui surgissent de la nuit comme autant de phantasmes ; l’apparition soudaine de Clytemnestre, juchée sur un lit immaculé, a beau être sobre, elle aura rarement semblé si cauchemardesque, et partant, si efficace. Fait d’immenses parois enferrant un sol de terre battue, le décor de Michael Levine ne dit pas autre chose, qui montre aussi bien la captivité psychologie d’une figure éponyme enfermée dans son obsession de revanche, que l’enracinement tragique, et forcément tellurique, de la pièce (la pièce de théâtre, et le lieu aussi) dans laquelle elle évolue.
Nous serions d’humeur chagrine, nous écririons ici qu’une Elektra qui rêve, c’est aussi une Elektra qui dort. Mêler ainsi signifié et signifiant n’est pas sans risques : le spectacle de Carsen suppose, en toute logique, une direction d’acteurs hiératique et ritualisée, une chorégraphie permanente construisant une distanciation à l’œuvre qui fait regretter l’énergie suffocante, la justesse insensée de la récente production de Patrice Chéreau. Les chanteurs n’ont d’autre choix que d’esquisser des silhouettes mythologiques davantage que des personnages de chair et de sang. Ils fascinent à la rigueur, mais émeuvent plus rarement. Il ne faudrait pourtant pas trop faire la fine bouche devant l’Elektra d’Iréne Theorin : volume généreux, voix encore prudente au tout premier monologue de cette toute première représentation, mais chant de plus en plus affirmé, de plus en plus effronté… La soprano suédoise, pour ses débuts à l’Opéra de Paris, suscite à raison les ovations du public : son héroïne n’a peut-être pas grand-chose d’hystérique, mais elle montre, face au destin qui s’accomplit, une forme de bravoure sans faille, une arrogance obstinée qui fait toute sa grandeur.

Ricarda Merbeth se situe un peu dans la même veine, ni jeune fille de sensualité éclose (comme Studer, ou plus loin de nous, Della Casa) ni torche vive (comme Rysanek), sa Chrysothemis finit par convaincre, par-delà ce qu’elle a de monolithique, grâce à son énergie inextinguible. Grâce aussi à sa voix corsée, à ses aigus claironnants – et en dépit d’un évident déficit d’aisance scénique.
A ces deux filles toutes de noir vêtues s’oppose une mère en nuisette blanche : très femme fatale, dans son lit porté par le choeur, Waltraud Meier* dresse, comme à Aix, comme à Salzbourg, le portrait d’une Clytemnestre plus torturée qu’hallucinée. D’une maîtresse femme, aussi, dont les affreux tourments n’entament pas l’altière beauté. Son art de la scène permet de ne rien perdre en intensité ce que l’on gagne en émotion ; peut-être aussi parce que le souvenir de Chéreau, à ce moment-là, sourd du spectacle de Carsen. En blanc lui aussi, Kim Begley est un Egisthe de luxe, tandis qu’Evgueny Nikitin, presque statufié pour les besoins de la mise en scène, trouve dans les moindres recoins de sa voix superlative ce qui rend si déchirantes les retrouvailles d’Oreste et d’Elektra.
Il faut dire que c’est précisément dans cette scène des retrouvailles que Philippe Jordan hisse ses musiciens vers des sommets d’émotion, fissurant avec bonheur la superbe de son orchestre marmoréen. L’enivrante beauté des cordes et des bois, le détail profus des plans sonores, l’exaltation, en somme, de l’instrumentarium straussien se faisait auparavant un petit trop au prix des aspérités les plus abruptes de la partition : une Elektra de rêve, là aussi, où l’essence de la noire tragédie devient diaphane, tant elle se dilue dans la beauté des songes…
 
* Lire l'interview que nous a accordé Waltraud Meier à l'occasion de ces représentations parisiennes d'Elektra : « Clytemnestre n'est pas une folle, c'est une femme qui accepte son destin »
 

 

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