Frêle meunier, belle meunière

Die schöne Müllerin - Sceaux

Par Christophe Rizoud | ven 10 Septembre 2010 | Imprimer
 
A l’issue de sa 41e édition, le Festival de l’Orangerie de Sceaux transgresse une programmation qui faisait jusqu’alors la part belle à la musique de chambre instrumentale pour afficher deux concerts autour de la voix. Le premier – le duo formé par Felicity Lott et Isabelle Moretti – a déjà été apprécié en d’autres lieux1. Le second, Die schöne Müllerin interprétée par Mark Padmore et Christian Zaccharias, tombe à point nommé, au moment où la controverse monte autour de l’enregistrement de ce même cycle de Lieder par le ténor britannique précisément (mais avec Paul Lewis au piano2). Déjà, il y a quelques mois, Jonas Kaufmann, au disque avait fait grincer les dents de certains mélomanes pour lesquels Die schöne Müllerin ne devrait être réservée qu’aux tessitures les plus graves, baryton ou, à la limite, alto3. Encore Jonas Kaufmann pouvait-il se prévaloir d’un timbre sombre quand Mark Padmore, lui, se situe sur l’échelle des ténors au point opposé : haute-contre par la teinte, la hauteur de l’émission et l’usage de la voix mixte. Le sacrilège n’en apparait que plus flagrant. Sans le moindre parti-pris (et sans avoir écouté l’objet du délit), on donnerait presque raison, après ce concert, à nos gardiens du temple.
 
Tout d’abord parce que Mark Padmore met longtemps à faire valoir le charme d’un timbre qui, le trac aidant, semble, dans les premiers numéros, feutré, usé même, avant de retrouver une couleur plus marquée au fur et à mesure qu’avance la soirée (quand le poème de Wilhelm Müller se satisferait mieux de l’inverse). Parce qu'ensuite la nature même de sa voix, cette finesse qui ailleurs serait qualité mais aussi son étroitesse, l’empêche d’embrasser l’univers panthéiste dessiné par Schubert et Müller. Parce qu’enfin le drame sous-tendu par la musique et les mots se dissipe dans l’eau d’un chant trop affecté pour en traduire les abîmes : amour déçu, dont certes Mark Padmore parvient à exprimer l’amertume, mais aussi incompréhension, solitude, désespoir, fuite, jusqu’à l’ultime interrogation : ce vaste ciel que contemple le narrateur dans le dernier Lied est-il habité ? L’interprétation, trop délicate pour soulever tant de questions, passe finalement à côté de l’essentiel. Le meunier ? Un jeune homme frêle. Le vert, cette couleur « chérie » puis « méchante » ? Du gazon. Le ruisseau ? Un ru. Sans compter que l’écriture, souvent tendue, expose plus d’une fois la fragilité de l’aigu. C’est finalement dans les pièces les plus rapides, quand le débit des notes ne lui laisse pas le temps de trop ciseler l’expression (et au risque de frôler l’accident), que Mark Padmore touche au plus juste. Deux exceptions, à la fin du cycle, viennent contredire cette règle : « Die Liebe Farbe » (n°16, La couleur chérie) et « Trockne Blumen » (n° 18, Fleurs séchées) où le chant, devenu soudain poignant, découvre les blessures de l’âme.
 
A contrario, Christian Zacharias ne perd jamais ni le fil, ni l’esprit de l’œuvre. Séduisant, à l’égal de son partenaire, le toucher soyeux avec un velouté que l’acoustique surprenante de l’Orangerie magnifie (on se serait attendu dans ce cadre de pierre à davantage d’écho), « le grand chouchou du festival » (dixit sa directrice Jacqueline Loewenguth, et l’on comprend pourquoi) sait aussi la tragédie qu’abritent ces mélodies à l’allure populaire. D’un jeu qui épouse précisément la simplicité des modulations, le pianiste conduit le récit à grand pas, enchaînant sans transition la plupart des numéros, au détriment du chanteur qui ne dispose d’aucun temps de répit pour passer d’une pièce à l’autre. Cette vision d’ensemble, forte et implacable, n’omet cependant pas les détails : les pierres lourdes dont le poids martèle le son dans « Das Wanderm » (n° 1, Le voyage), les gouttes de rosée qui perlent comme des larmes dans les arpèges de « Des Müllers Blumen » (n° 9, Les fleurs du meunier). Deux exemples parmi des dizaines d’autres. Et souvent, à rebours de son inclination naturelle, l’oreille se surprend à suivre, plutôt que la voix, le ruban de notes qu'encore plus éloquent, déroule le piano.
 
Christophe Rizoud
 
1 A Paris, à l’Opéra-Comique notamment en décembre 2009 (Cf. le compte-rendu de François Lesueur)
3 Le cycle a été écrit pour voix de ténor, celle de Schubert lui-même qui n’a pas manqué de s’identifier au jeune meunier.

 

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