Grand Guignol

Aïda - Bâle

Par Jean-Marcel Humbert | lun 22 Novembre 2010 | Imprimer
Après « Aïda sur le Rhin », production bâloise en plein air et en direct (non retransmise par la télévision française), celle de Calixto Bieito était très attendue, d’abord parce qu’elle suivait immédiatement l’intéressante Carmen de Barcelone, ensuite parce qu’elle était programmée au théâtre de Bâle, élu pour la deuxième année consécutive « meilleur théâtre de langue allemande » (de Suisse s’entend). Cette production d’un metteur en scène catalan chantée en italien, et donc très peu germanique, est présentée dans nombre d’interviews comme très classique et de bon aloi : l’idée du metteur en scène est de créer un « stade d’émotion », dans lequel toutes les personnes présentes seraient en état de haute catharsis ; l’œuvre concerne pour lui la barbarie, la brutalité et l’amour qui est si difficile à construire dans certains cadres sociaux ; mais en même temps, le colonialisme, l’impérialisme et l’immigration doivent être pris en compte aujourd’hui, et apparaître en filigrane. Le fanatisme et la place des femmes dans nos sociétés actuelles sont également sous-jacents. Quant aux principaux personnages, Radamès est un looser romantique qui vit dans ses rêves, et Amnéris essaie de créer, en mettant la main sur lui, un ancrage à sa vie qui puisse la sécuriser. Donc, jusqu’ici, rien de bien nouveau…
 
Et pourtant, le résultat est tout autre, et l’on sort de ce spectacle avec une impression plus que mitigée due en grande partie à une réalisation nauséeuse, souvent tellement brouillonne que l’on n’y comprend quasiment rien : dès le lever de rideau, la représentation commence, avant même le prélude, par le début du triomphe de Radamès, sans que l’on en devine la raison. Et puis la plus grande violence est omniprésente et l’hémoglobine coule à flot : c’est Aïda chez les vampires, ou Autant en emporte le sang. Ramfis passe son temps à traîner des cadavres d’animaux, à les saigner, à en extraire les entrailles, à les examiner, à enduire de sang les protagonistes ou les inviter à se rouler dedans, comme le fait la grande prêtresse… Amnéris, à la fin, est elle aussi éventrée (peut-être parce qu’elle a refusé les avances pressantes de Ramfis), par un garde du palais. Un esclave est tué sur scène, et lorsque Radamès et Aïda sont enterrés (véritablement enterrés dans des tombereaux de terre), ils sont dans un tel état, saignant de partout, qu’on pense qu’ils sont plutôt enterrés morts que vivants. Bref, trop c’est trop. D’autant que le mélange des genres (les rites tribaux pratiqué par Ramfis en opposition au monde contemporain) finit par être fatigant, tant il est systématique et peu original, théâtralement parlant.
 
Après le sang, le sexe. Il est également omniprésent : Amnéris et Radamès miment une pénétration, des éphèbes dénudés s’agitent en tous sens, Amnéris, encore elle, se caresse avec le ceinturon de Radamès, ce qui semble lui être particulièrement jouissif… Quand la foule tabasse un prisonnier en slip, Aïda s’interpose, le prend dans ses bras dans la pose d’une mater dolorosa pour recevoir son dernier soupir, mais ensuite s’assied sur lui comme pour profiter de ses dernières forces… Une drag queen, à la fin, propose ses services. On pourrait continuer de citer nombre d’exemples, tant l’action foisonne de trouvailles tout aussi curieuses les unes que les autres.
 
La mise en scène consiste donc essentiellement en une expérience, intéressante en soi, de théâtre total, de jeu théâtral entièrement imposé et maîtrisé par le metteur en scène. Mais que va y goûter le public ? Une relecture contemporaine originale ? Ce n’est pas si sûr, car on y trouve tous les clichés les plus éculés des productions d’Aïda de ces dernières années, et rien de nouveau ni de bien passionnant. Que le metteur en scène nous donne-t-il donc à voir ? Nous sommes dans un stade, espace qui est bien devenu, aujourd’hui, le lieu central des « vrais » événements qui comptent (les résultats sportifs occupent la « une » des journaux, tout comme ils occupent le bon peuple : du pain et des jeux…), en même temps que le lieu de tous les débordements (supporters et houligans sauce à la bière qui bien sûr coule ici à flot). Les comparses se dévêtent et, à l’image de Ramfis, se peignent le corps des couleurs yéménites. Des bagarres éclatent, on les attendait depuis le début, et des grilles viennent séparer le bon grain (les spectateurs) de l’ivraie (les immigrants, à qui sont jetées des miettes à manger, et qui se battent pour récupérer les plus grosses).
 
L’immigration musulmane est en effet omniprésente, et une fois de plus (on ne les compte plus), Aïda, coiffée du voile islamique, est la boniche (fille au pair ?) de service : ici, elle s’occupe des gosses ; mais en même temps, plus original, elle est transformée sous nos yeux par Amnéris en Marilyn (une de plus également !!!), robe rouge, perruque blonde et talons aiguille : Amnéris, en l’almodovarisant ainsi, la force à « s’intégrer », et à se rendre ridicule aux yeux de Radamès. Un « monsignore », prêtre catholique en soutane et chapeau romain avec liséré mauve, parfois tenant en laisse (grosse chaîne) un petit garçon qu’il caresse, semble diriger toutes choses y compris la masse du peuple inerte – c’est-à-dire en l’occurrence les chœurs – par de grands gestes démultipliés. À la fin, il placarde un immense texte : « Durch Meine Schuld » – par ma faute –. Même le travail des enfants émigrants faisant de la couture paraît tellement primaire, simpliste et répétitif que cela en devient lassant. À côté de cela, le « pouvoir politique » est complètement rayé, ou du moins n’apparaît pas au spectateur de base : et pourtant, n’est-il pas une des composantes fondamentales de l’œuvre, dans son opposition avec les prêtres égyptiens ? Le roi, espèce de bibendum engoncé dans un manteau de fourrure et le nez chaussé de lunettes à la manière des conducteurs d’automobiles des années 1900, est quasi « absent » de la progression dramatique.
 
Que dire dans un tel contexte de l’interprétation musicale et vocale ? La représentation est entachée d’une direction d’orchestre de Giuliano Betta brouillonne, lourde et trop sonore, obligeant les chanteurs à forcer constamment. De leur côté, les chanteurs (seconde distribution) s’adaptent plutôt bien aux exigences du metteur en scène. La cantatrice suisse Adriana Marfisi, en douze ans de carrière, a abordé tous les grands rôles mozartiens et verdiens ; toutefois, malmenée sur scène, elle donne l’impression de peiner dans le rôle d’Aïda (qu’elle a déjà interprété à Trieste en 2009), et la voix bouge un peu : donc, si elle est plutôt convaincante scéniquement, elle l’est moins vocalement. En revanche, la Slovène Tanja Baumgartner, bien connue pour son interprétation de la comtesse Geschwitz dans la Lulu mise en scène par Bieito, est une exceptionnelle Amnéris, à la voix puissante, ronde et régulière, au physique avantageux et au jeu théâtral bien mené. Aussi intéressant est le Radamès de Sergej Khomov, qui ne dispose pas d’une voix d’une puissance extrême, mais sait en jouer avec de très jolies couleurs et nuances, et interprète le personnage d’une manière particulièrement originale et nouvelle. L’Américain Alfred Walker est également un excellent Amonasro, bien dans la tradition, même s’il est habillé d’un costume de ville et chaussé de tennis de couleur ; sa voix est chaude et bien timbrée, et son jeu convaincant. Daniel Golossov est un Ramfis qui, rapidement, perd ses marques et dont la voix, au moins ce soir, a du mal à tenir la route. Enfin, Alexey Birkus (le Roi) est un jeune chanteur de l’école de chant de l’opéra de Bâle, et s’il tient ses promesses, est quelqu’un dont il faudra se souvenir : la voix, la puissance et la diction sont de fort belle tenue. Karl-Heinz Brandt (le messager) et Solenn’ Lavanant (une prêtresse) se sortent honorablement de leur courte prestation vocale, mais aussi d’une présence scénique quasi permanente.
 
En conclusion, il n’est pas du tout sûr qu’une scène d’opéra soit le meilleur endroit pour convaincre les nantis du bien fondé – réel au demeurant – d’une démonstration philosophique et scénique telle que celle qui nous a été proposée ce soir. Brecht l’a fait il y a bien longtemps, et tellement mieux : des œuvres contemporaines nouvelles seraient certainement plus adaptées à une telle tribune. D’autant qu’ici la salle, déjà très clairsemée au début du spectacle (à peine un remplissage de moitié), s’est considérablement vidée à la faveur de l’entracte… Le public est visiblement déconcerté, et réagit avec une extrême lenteur. Car tous ces exercices de style finissent pas laisser à penser qu’ils risquent au total d’exacerber la xénophobie ambiante en Suisse, comme en Allemagne et en France : à trop vouloir en faire, le résultat ne risque-t-il pas d’être à l’opposé de celui recherché ? La production la plus intéressante et la plus originale d’Aïda de ces toute dernières années reste donc sans conteste celle de Leipzig (cf. notre compte-rendu), qui, pour le coup, après la vision de celle de Bâle, apparaît comme la plus pleine de sens.
 
 

 

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