Ibsen coupé, mais Grieg magnifié

Peer Gynt - Dijon

Par Yvan Beuvard | lun 10 Mars 2014 | Imprimer
 
La plupart les musiques de scène ne survivent qu’à travers les suites que leurs compositeurs en ont tirées. Il est rarissime d’avoir pour projet de recréer la pièce pour mieux percevoir la richesse de la partition. C’est le pari qu’a tenu l’Opéra de Dijon en programmant le Peer Gynt d’Ibsen et sa musique de scène, intégrale de ses vingt-six numéros, signée Grieg.
La pièce, oeuvre picaresque, bâtarde, riche et foisonnante, nous conduit de Norvège en Afrique du Nord, puis en Egypte pour un retour de Peer Gynt au pays natal, où l’attend fidèlement Solveig. Le langage en est varié : du poétique au fantastique grotesque, la vaurien hâbleur va tour-à-tour enlever une jeune mariée pour l’abandonner ensuite, répondre aux avances de trois bergères, se laisser entrainer par la fille du Roi de la Montagne au royaume des trolls, dont il parvient à s’enfuir pour croiser Solveig, à sa recherche et assister à la mort de sa mère, Ase. Le voilà en Afrique, marchand d’esclaves enrichi, faisant des théories sur la vie, et offrant la sienne en exemple, puis prophète séduit par Anitra, enfin de retour en Norvège où il aborde malgré la tempête. Et ce sera la rédemption finale dont Solveig et la Pentecôte seront les agents.
Réduire une fresque de huit heures à un peu plus du quart, sans toucher à la musique est une prouesse. C’est Emmanuelle Cordoliani, à laquelle on doit la mise en scène et les éclairages qui en assume la responsabilité. La pièce d’Ibsen, novatrice, n’avait pas été écrite pour le théâtre. Sa complexité, le nombre des tableaux rendent particulièrement difficile sa réalisation scénique. C’est certainement la raison qui a conduit à privilégier les choix dramaturgiques (« version semi-scénique »). Entreprise ambitieuse et originale dont il faut saluer le courage.
Les contraintes qui pèsent sur la mise en scène – l’orchestre occupant la plus large place, au centre – imposent un décor minimal : prenant ses racines au ciel, un bel arbre inversé (Il mondo alla rovescia !), côté jardin, et, côté cour, en avant-scène, un poteau indicateur (Der Wegweiser ?) marquant les directions psychologiques de l’anti-héros. Les éclairages subtils s’avèrent efficaces. Les costumes de Julie Scobeltzine sont particulièrement réussis, tour à tour traditionnels norvégiens, fantastiques et orientaux.
Des acteurs de la Compagnie Café Europa, retenons les noms de Philippe Lardaud (Peer Gynt), de Jean-Christophe Laurier (la femme en vert, le fondeur de boutons) et de la remarquable Bénédicte Lesenne (Ase, le Roi de la montagne). Parfois desservis par des procédés éventés – le recours à un déambulateur, à un fauteuil roulant, à un caddie – ils ont donné vie à leurs personnages. La direction d’acteur, particulièrement dans les effets de foule, laisse parfois à désirer, par son aspect scolaire, particulièrement dans la tempête du dernier acte.
 
Bien que fidèle à la volonté des créateurs, la déclamation sur la musique, gêne parfois l’auditeur sollicité tant par la narration que par son illustration musicale. L’intérêt essentiel de cette production réside dans la révélation de l’œuvre de Grieg dans son contexte. Même si ce dernier n’a retenu pour ses deux suites que huit des vingt-six numéros, confiés exclusivement à l’orchestre en dehors de « la » chanson de Solveig, la restitution de leur version originale, et la découverte des autres n’est pas sans intérêt : la voix chantée y est fréquemment sollicitée et s’accorde parfaitement au drame. Julie Knecht, beau soprano émouvant, chante la plainte d’Ingrid avant d’incarner Solveig à trois reprises. Si la célèbre chanson est dans toutes les mémoires, la berceuse conclusive est un chef-d’œuvre. D’autres solistes, membres du chœur de l’opéra, s’y distinguent : on retiendra le trio de voix féminines (les bergères), Véronique Rouge, Aurélie Marjot et Delphine Lainé, fraîches, insouciantes et naïves comme les filles du Rhin ainsi que le beau timbre de Zacharia El Bahri, basse remarquable (le voleur, puis sérénade de Peer Gynt). Si l’orchestre de Dijon-Bourgogne déçoit parfois, terne et pâteux, sous la direction attentive de Gergely Madaras, finaliste du concours de Besançon 2011, le chœur, en dehors de la prestation de ses solistes, est exemplaire : unissons splendides, polyphonies particulièrement soignées, précision des fréquentes interjections, un indéniable professionnalisme exigeant. L’apothéose finale, la scène nocturne, avec son crescendo abouti, le cantique de Pentecôte, a cappella, d’une belle simplicité, sont des moments de grâce.
 
 
 

 

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