Implacable huis-clos

Andromaque - Montpellier (Festival)

Par Christian Peter | mar 13 Juillet 2010 | Imprimer
Pour ouvrir sa vingt-cinquième édition, le choix du Festival de Montpellier s’est porté sur L’Andromaque de Grétry que le chef d’orchestre Hervé Niquet avait déjà proposée en version de concert à Bruxelles et à Paris en octobre dernier et enregistrée dans la foulée sous le label Glossa.
 
Cette tragédie lyrique dévoile une facette méconnue du compositeur franco-belge, plus célèbre pour ses ouvrages légers tels L’Amant jaloux ou Zémire et Azor que l’on a pu voir à Paris, salle Favart, au cours de la saison passée.
 
La création d’Andromaque a lieu en 1780 à l’Académie Royale de Musique et reçoit un accueil mitigé. L’œuvre sera reprise en 1781 avec un dénouement heureux, plus conforme au goût de l’époque, et connaîtra un véritable succès jusqu’à ce que l’incendie de l’Opéra n’en détruise les décors. Elle ne sera plus représentée par la suite.
 
Le livret de Louis-Guillaume Pitra concentre l’action sur les quatre personnages principaux, les interventions des chœurs se substituant aux habituels confidents ou suivantes du théâtre classique.
Réduite à trois actes, la trame reste fidèle à la pièce de Racine dont certains vers sont intégralement conservés1.
 
La partition, sans atteindre la grandeur tragique d’un Gluck ni le raffinement orchestral d’un Rameau, se révèle extrêmement efficace et recèle nombre de pages d’une haute inspiration, notamment la scène de folie d’Oreste qui conclut l’ouvrage.
 
Respectant la règle de l’unité de lieu, Georges Lavaudant situe toute l’action à l’intérieur d’un grande salle de forme ovale, légèrement dissymétrique dont les parois métalliques sont percées de plusieurs ouvertures, sortes de fenêtres de tailles différentes qui s’éclairent de rouge, noir ou bleu selon les tableaux. Le seul élément de décor est un lit en bois sombre disposé au milieu de la scène qui deviendra au troisième acte le tombeau d’Hector. Les costumes, intemporels, robes longues et grands manteaux, se déclinent dans des nuances de gris. L’absence de couleurs accentue le climat oppressant de ce huis-clos pour quatre personnages, d’autant que les chœurs sont placés dans la fosse. La direction d’acteurs, sobre et élégante, s’avère d’une grande lisibilité.
 
Judith van Wanroij campe une Andromaque altière et racée. Si le timbre n’a rien d’exceptionnel et trahit un zeste d’acidité dans l’aigu au premier acte, la cantatrice néerlandaise tire tout de même son épingle du jeu grâce à une musicalité sans faille et une noblesse de ton qui font mouche dans sa grande scène de l’acte trois « Ombre chérie, ombre sacrée » dont elle livre une interprétation poignante.
 
Le Pyrrhus de Sébastien Guèze tient davantage du gamin velléitaire et capricieux que du monarque en proie à une passion amoureuse irraisonnée, imaginé par Racine. Le rôle, pourtant, convient idéalement à sa tessiture de ténor lyrique et la diction est exemplaire. On aurait aimé cependant davantage de nuances dans une caractérisation par trop monolithique où les emportements dictés par la jalousie ne se distinguent guère des épanchements amoureux.
 
En revanche, le couple formé par Maria Riccarda Wesseling et Tassis Christoyannis emporte pleinement l’adhésion. La mezzo-soprano suisse possède une voix ample au timbre chaleureux qui lui permet d’incarner une Hermione tout feu tout flamme, dont elle traduit à merveille les différents affects, la jalousie, l’amour, le désespoir comme en témoigne son impressionnant monologue du trois « Quel spectacle cruel ».
Doté d’un timbre de bronze, solide et homogène sur toute la tessiture, le baryton grec constitue la véritable révélation de la soirée. Son Oreste, éperdu, bascule inexorablement dans la folie avec une progression subtile qui culmine dans une scène finale proprement hallucinante.
 
Soulignons les interventions en tout point remarquables du chœur dont les nombreuses répliques font de lui un personnage à part entière.
 
Hervé Niquet dirige ses troupes, avec une grande vivacité et une précision sans faille. On aurait pu, sans doute, souhaiter davantage de nuances dans cette course effrénée vers l’abîme, néanmoins le résultat se révèle théâtralement spectaculaire.
 
 
1 Ce qui se révèle finalement une fausse bonne idée car les vers de Pitra, en dépit de leur efficacité, souffrent de leur juxtaposition avec ceux de Racine. Le procédé compromet quelque peu l’unité stylistique du texte.

 

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