Inabouti

Die Entführung aus dem Serail - Strasbourg

Par Elisabeth Bouillon | mer 11 Mai 2011 | Imprimer
Mozart a abordé à deux reprises le genre Singspiel : à vingt-six ans avec L’Enlèvement au Sérail et à trente-six ans avec La Flûte enchantée. On trouve dans le premier les germes du second. Rappelons que comme l’opéra comique français, le Singspiel fait alterner paroles et musique, sans récitatifs secco. Les genres seria et buffo, étroitement mêlés, y sont indissociables. Malheureusement dans cette nouvelle production de l’Opéra National du Rhin, le parti pris du metteur en  scène, Waut Koeken1, rompt délibérément cet équilibre délicat en gommant le buffo au profit du seria.
Waut Koeken situe l’action dans un dix-huitième siècle imprécis où l’univers du sérail devient un lieu abstrait à l’intérieur duquel les amants suivent les méandres de l’amour, se cherchent, s’attirent, se repoussent ou s’échangent. Il nous montre Constance luttant douloureusement entre la fidélité autrefois jurée à Belmonte et l’attirance qu’exerce sur elle ce Pacha follement amoureux, si beau, si humain et si respectueux d’autrui. Il insiste sur la souffrance des deux rivaux, Selim et Belmonte. Mais quand il prête à Osmin, Blondchen et Pedrillo les mêmes sentiments qu’aux personnages seria, il sacrifie délibérément l’aspect comique de l’ouvrage, défigurant ainsi la partition. Et si certaines scènes bouffes s’imposent d’elles-mêmes, la plupart, vues sous cet angle, perdent leur vis comica. Osmin, surtout, dépourvu de tout panache, se métamorphose en un vieil amoureux ridicule que Blondchen manipule comme une marionnette. On bisque de voir la magnifique œuvre de Mozart ainsi déformée, jusqu’au chœur final, absurdement chanté dans la fosse alors que la scène reste pratiquement vide ! L’arrivée de Belmonte et Constance rejoignant leur lit de noces au moment de la tombée du rideau met un comble à notre agacement.
D’une esthétique contestable, cette évocation d’un Orient imaginaire laisse à désirer. Les rideaux et les tulles qui, selon l’orientation de la lumière, masquent, cachent à demi ou révèlent les arrières plans ne suffisent pas à créer l’effet de magie et de mystère recherchés par le metteur en scène. Les costumes beiges des trois hommes, monotones, caractérisent mal les personnages. La turquerie n’apparaît plus qu’au travers des tenues peu seyantes de Constance et Blondchen
 
Pour ne rien arranger, la distribution frustre par son inégalité. Selim, interprété par Christoph Quest, comédien de grande classe, semble un peu bridé par des jeux de scène trop répétitifs2 qu’il enrichit du mieux qu’il peut. L’Osmin de Reinhard Dorn manque d’expressivité. La voix déçoit : medium assourdi, aigus tendus ; seuls les graves ont gardé leur qualité et leur ampleur. Szabolcs Brickner, en Belmonte, se laisse parfois déborder par une agitation désordonnée et un manque d’assurance scénique. Le jeune Hongrois possède pourtant toutes les qualités vocales requises par le rôle : homogénéité, excellent appui, bonne résonnance dans le masque, volume, legato, timbre personnalisé, qui laissent augurer une carrière de grand lyrique. Il exécute aisément ses airs, parmi lesquels le magnifique « Ich baue ganz auf deine Stärke », souvent coupé. Dommage que sa palette de nuances se cantonne plutôt entre le mezzo forte et le forte.
 
Très à l’aise sur scène, Markus Brutscher incarne un Pedrillo peu conventionnel, ami plutôt que serviteur, ce qui nous prive des effets comiques attendus mais met en valeur son beau timbre de ténor mozartien. Curieusement, le jeu de sa partenaire Daniela Fally reste dans le cadre traditionnel de la soubrette. Sa Blonde ravit d’abord le public par ses sautes d’humeur et son inépuisable énergie. Parfaitement à l’aise dans cette tessiture tendue, la soprano possède une belle homogénéité jusque dans le suraigu qui n’est pas dépourvu de rondeur.
 
C’est précisément cette rondeur qui manque à Laura Aikin dans le rôle de Constance  Très virtuose, elle vocalise avec aisance et enfile avec vaillance ses nombreux airs dont la difficulté ne cesse d’augmenter, mais son vibrato est un peu trop prononcé pour le rôle et elle a tendance à durcir la voix, voire à crier certains aigus. Toujours sur le qui vive, son personnage manque de sensualité.
 
Sous la baguette de Rinaldo Alessandrini, l’Orchestre de Strasbourg fait preuve d’une grande précision rythmique, de transparence, avec de beaux phrasés et des instruments soli bien mis en valeur. Les tempi lents et rapides alternent comme le veut la partition, ce qui nous change agréablement de la course à la montre que mènent certains chefs baroques dans le répertoire mozartien. Une ombre au tableau cependant : le chef se concentre sur l’orchestre et donne des départs parcimonieux aux chanteurs parfois désorientés. Cela peut expliquer les différences de nuances entre la fosse et la scène, tout comme certains décalages rythmiques.
 
L’accueil poli réservé par le public aux interprètes confirme nos propres sentiments face cette production inaboutie. Nous attendions mieux après la sublime Affaire Makropoulos.
 
1 Cf. les 5 questions à Klaus Koeken.
2 Par exemple, les personnages passent beaucoup de temps à se mettre des bandeaux sur les yeux et à les enlever. Seule la couleur des bandeaux change.

 

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