Inutile !

Messiah - Nancy

Par Yonel Buldrini | jeu 30 Avril 2009 | Imprimer
Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
 Messiah (Le Messie) 
Oratorio sacré en trois parties de Charles Jennens
d’après La Bible de King James, créé le 13 avril 1742 au « New Music Hall » de Dublin
 
 
Version scénique
 
Mise en scène, Claus Guth
Décors et Costumes, Christian Schmidt
Dramaturgie, Konrad Kuhn
Assistant Lumières, Eric Toxé
  
Primo Soprano : Veronica Cangemi
Secondo Soprano (alto) : Cornelia Horak
Alto : Max Emmanuel Cencic
Tenore : Sébastien Droy
Basso : Nigel Smith
 
 
Chœur Arnold Schönberg
Chef de Chœur, Erwin Ortner
Ensemble Matheus
Direction musicale, Jean-Christophe Spinosi
 
Nouvelle production
en coproduction « Theater An Der Wien » de Vienne — Opéra national de Lorraine à Nancy
Nancy, le 30 avril 2009
Inutile !
 
Précisons d’emblée que l’unique « cœur » n’est pas dû à l’éxécution musicale, en tous points de haute volée, mais à la « portée sur scène » de l’oratorio imposée au public. Dieu sait à quelles horreurs s’est livré le pourtant prestigieux Theater An Der Wien, allant jusqu’à « trafiquer » les partitions pour épouser un redécoupage des actes.
 
L’inutilité du « placage » sur la musique et son sujet, de cette mise en scène, n’a d’égale que la prétention incroyable des notes du programme de salle. On1 y explique en effet que, vu la distance nous séparant de la création de l’œuvre, il faut « redonner une résonance forte au contenu du texte », afin de « réduire le sentiment d’étrangeté que pourrait susciter son contenu chez un public dont les pratiques culturelles ou spirituelles l’éloignent de ces sources bibliques ». Curieux sentiment envers une histoire qui est probablement la plus connue et pas seulement du continent européen ! La nouvelle histoire plaquée, de la déchéance d’un homme ayant perdu son travail, se tuant et revenant en fantôme fait que l’on ne comprend plus grand-chose…
 
Le texte justificatif de la mise en scène poursuit : « c’est à cette condition [sic ! pauvre Haendel dépendant d‘une telle stipulation] que la musique pourra à nouveau servir […] à la transmission d’un message ». Autrement dit, la seule audition de la musique, avec connaissance du texte chanté, ne peut suffire au public ignare d’aujourd’hui. En conséquence, l’image, permet de « réaliser un formidable travail de ‘traduction’ en langage d’aujourd’hui, des intentions profondes et universelles de l’oratorio de Haendel », pauvre époque et misérable public ayant besoin de cette traduction pour parvenir à Haendel !
La justification de l’image plaquée va loin et atteint le comble de la prétention —ou du ridicule— en soutenant que l’image, par rapport au texte, « tantôt se laisse porter par lui, tantôt s’oppose à lui pour en révéler la puissance. » Il faut en effet qu’il soit d’une puissance certaine, pour se révéler malgré —ou par— la contradiction texte/mise en scène !
Ainsi en « entrant » dans le nouveau sujet imaginé par le metteur en scène, avec ses costumes et décors stylisés seconde moitié du XXe siècle, on accède à une image, cette fameuse image qui « doit toujours être perçue comme ‘facilitateur’, comme tremplin pour une meilleure compréhension des enjeux esthétiques et philosophiques de l’œuvre. » L’heure est grave car si cette image est indispensable pour accéder au chef-d’œuvre de Haendel, cela signifie que celui-ci, sans nouvelle image, est donc devenu obsolète… et là vient la conclusion, terrible : « C’est à ce prix qu’une histoire peut en révéler une autre plus forte et plus passionnante encore : la nôtre. » A-t-on besoin, pour aborder une œuvre musicale, que l’on nous guide tel un enfant hésitant devant traverser une route ? Se recueillir devant la musique, l’écouter… même sans connaître un mot du sujet, se laisser porter par elle, ne suffit donc pas à tout spectateur retrouvant par là, et sans besoin de quiconque, sa propre histoire ?
 
L’aspect intempestif, voire saugrenu, du placage étant délaissé, on pouvait observer un plateau tournant permettant une copieuse alternance de salles différentes. Un habile mouvement de chanteurs ou de figurants passant d’un lieu au suivant, créait une intéressante liaison logique entre les différents tableaux. Mais passons vite aux délices de l’interprétation musicale…
 
Veronica Cangemi mérite sa belle notoriété pour sa voix chaleureuse et corsée, riche d’un médium opulent, charnu et pulpeux, et démontrant une technique lui permettant de superbes piani timbrés.
Cornelia Horak, en tant qu’alto féminin, pour ainsi dire, semble « stationner » dans des graves quelque peu engorgés, mais son beau médium s’épanouit en un aigu fort appréciable
Max Emmanuel Cencic ravit particulièrement le public, surpris de la qualité d’un timbre velouté, caressant, aux graves sonores et offrant une remarquable maîtrise du chant piano : sa douceur dans la cantilène de la fin de la première partie, reprise par le soprano, nous transporte littéralement. Il nous comble à nouveau dans un air de la deuxième partie, où rayonne son beau timbre dans un chant souple, élégant et chaleureux.
Sébastien Droy présente un timbre de ténor un peu « blanc » mais impressionne par la vaillance et la maîtrise du chant et des vocalises.
La basse Nigel Smith possède une voix noire, caverneuse et dessine un récitatif incisif nous faisant d‘autant plus regretter la coupure de son premier air (qui devrait suivre).
Jean-Christophe Spinosi, à la tête de la formation réduite —moins de quarante musiciens— qu’est l’Ensemble Matheus, enthousiasme et agace à la fois. Sa direction nerveuse et dramatique, conforme à la relecture moderne de la musique baroque, anime les langueurs haendeliennes, mais au prix d’une certaine sécheresse, voire d’une brusquerie, pénible. Les connaisseurs justifient ces « défauts » par le fait que les instruments à cordes d’époque, au son déjà aigre au possible, seraient en effet insupportables sous une direction plus coulée…
 
Malgré ces petites réserves, nous avons une fois encore la preuve qu’un Opéra de Province, certes en l’occurrence « national », offre une éxécution musicale parfaite, n’ayons pas peur des mots. Le public, stupéfait et comblé, semble pardonner alors d’avoir à supporter une mise en scène hors de propos, qu’hélas notre note globale ne peut ignorer…
 
Yonel Buldrini


1 Les citations sont toutes extraites de l’article de C. Agnello, « Regard sur la modernité », in : Le Messie, programme de salle de l’Opéra national de Lorraine, saison 2008-2009.
  
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