Jonas Kaufmann : légendaire

Fidelio - Munich

Par Pierre-Emmanuel Lephay | lun 04 Juillet 2011 | Imprimer

Ludwig van BEETHOVEN

(1770-1827)

La presque légende du « Gott » de Jonas Kaufmann au 2e acte de Fidelio n’est pas usurpée. Dès ce premier mot qui ouvre le monologue de Florestan,  avec un infime pianissimo suivi d’un stupéfiant crescendo, l’on est tétanisé d’émotion. Que louer de plus dans cette prestation admirable du ténor allemand ? La beauté du timbre et la solidité de la voix en disputent à l’art du chant et l’intensité de l’interprétation. Si l’on ajoute une présence toujours magnétique et un parfait jeu d’acteur, le critique s’efface totalement. Une légende, oui, déjà.

Sans doute une grande partie du public est-elle venue pour Kaufmann à moins qu’elle ne soit venue pour « faire le scandale » au sujet de la mise en scène de Calixto Bieito. Les réactions très étonnantes d’hostilité et, osons le mot, de bêtise de la part d’une partie du public semblent en effet bien peu spontanées.

La production créée en décembre dernier est devenue célèbre pour son décor, une immense structure d’une grande complexité, sorte d’immense échafaudage aux étages irréguliers cloisonnés par des vitres et dont nulle sortie n’est possible, ce que montrent de nombreux danseurs courant en tous sens comme une souris chercherait la sortie de sa cage. La structure est soulignée par des néons (qui s’allument parfois au rythme de la musique) et mise en valeur par de fantastiques éclairages verdâtres bien glauques.

Mais ce qui provoque l’ire du public est le basculement en arrière de cette structure qui, une fois au sol, représente un labyrinthe. Ce basculement, qui s’opère au début de l’acte II avec lenteur et dans le silence (si ce n’est celui de la machinerie), provoque au bout de quelques secondes une avalanche de huées et quelques applaudissements (mais ironiques semble-t-il). Chacun y va ensuite de son bon mot, aussitôt accompagné par force éclats de rires, surenchérissements ou désapprobations. Bref, un immense bazar dont le chef, Adam Fischer, est obligé de réclamer l’arrêt en levant haut la main avant de faire jouer l’orchestre. 

Nous avons loué ici même, et à plusieurs reprises, la qualité du public bavarois, mais pourquoi s’énerver ce soir à propos d’un geste scénique qui nous a paru au contraire d’une grande force, surtout lorsque l’on réalise que cet échafaudage une fois au sol devient un labyrinthe : la prison est autant verticale qu’horizontale, l’enfermement est total. Les photos du film fantastique d’Orson Wells, Le Procès, qui parsèment le programme (ainsi que de glaçantes photos de caves), montrent bien que Bieito a misé sur toutes les sortes d’enfermement, et sa vision y réussit selon nous parfaitement.

La direction d’acteurs est en outre très soignée (l’automutilation de Pizzaro durant son premier air est effrayante) mais, il est vrai, devient un peu excessive à certains moments, par exemple lorsque Léonore casse une bouteille sur la tête de Pizzaro puis lui verse un produit chimique sur le corps.

Tout n’est donc pas convaincant dans cette vision qui recèle cependant une pertinence et une force qui ne méritaient absolument pas une telle bronca du public.

Inégale, la direction d’Adam Fischer l’est également. Toute la première partie est assez tristounette, presque atone, sans relief, avec un orchestre en petite forme. Il semble que l’arrivée de Jonas Kaufmann sur le plateau dynamise le chef au point qu’on a du mal à croire qu’il s’agit du même. Beaucoup plus intense et vivante, sa direction convainc enfin davantage pour cet acte II. Il n’en reste pas moins toujours une impression de fouillis à certains moments.

Le décor est dépourvu d’éléments qui permettraient de renvoyer les voix vers la salle. Le chœur des prisonniers en souffre beaucoup (malgré la très bonne tenue des choristes du Staatsoper) tout comme les jeunes voix de Kura Tatulescu (Marzelline) et de Jussi Myllys (Jaquino) pourtant tout à fait intéressantes. La première affiche du tempérament et un certain abattage tandis que le deuxième charme par un joli timbre.

On connaît bien la Léonore d’Anja Kampe, entendue pour notre part à Strasbourg et Baden-Baden en 2008. Le timbre est d’une grande beauté, le legato admirable, l’interprétation très prenante. Ne manque qu’un registre aigu plus solide, du moins pour son grand air du premier acte car ensuite, les choses s’arrangent pour offrir un excellent duo avec Florestan.

Le Rocco de Franz-Joseph Selig est très bon et très bonhomme comme il se doit mais ne semble pas totalement investi dans le rôle. On pourra par ailleurs trouver que la voix manque d’impact, mais sans doute le fait d’avoir entendu Matti Salminen une semaine avant (dans Parsifal à Zurich) fait perdre quelque objectivité en ce qui concerne les basses…

Excellents sont, par contre, le Pizarro d’un Wolfgang Koch déchaîné ou le Fernando de Steven Humes à la grande classe. On relève également les prestations des deux prisonniers incarnés par de jeunes chanteurs de l’Opernstudio du Staatsoper, notamment le très beau ténor de Dean Power.

A noter encore que l’ouverture choisie pour commencer l’ouvrage est celle de Léonore III, ce qui nous évite de l’entendre entre les deux tableaux de l’acte II comme le veut une certaine tradition (les dialogues sont eux aussi largement coupés et parfois remplacés par des textes de Borges, dont des extrait du Labyrinthe). Mais cela n’empêche pas d’entendre une autre musique pour lier ces deux tableaux, il s’agit ici d’un mouvement de quatuor de Beethoven, le molto adagio de l’opus 132 qui, en soi, est déjà une musique à se damner. L’effet est encore accru d’une part en raison de la magnifique exécution qu‘en offre le LazArt Quartett, et d’autre part à la vue des musiciens, enfermés dans des cages qui descendent doucement des cintres avant d’y retourner. Ici, on frôle le sublime.

 

 

 

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