Josef Wagner : Leporello l’emporte

Don Giovanni - Marseille

Par Maurice Salles | mar 12 Avril 2011 | Imprimer
En avril 2006, cette production de l’Opéra de Marseille nous avait enthousiasmé car elle constituait un des trop rares exemples d’un spectacle superbement réussi grâce à l’alchimie de ces composantes : les décors de Jacques Gabelle, composés de panneaux coulissants permettant de moduler l’espace et de déterminer ainsi des lieux différents sans la moindre rupture de rythme ; les costumes de Catherine Leterrier, qui habille l’exubérante Donna Elvira de couleurs tranchées dans un ensemble XVIIIe siècle fonctionnel et élégant ; les lumières de Roberto Venturi, en phase avec les climats affectifs et si efficaces dans les fondus au noir… Nous avions tout aimé et nous retrouvons tout, intact et pertinent. L’effet de déjà vu ne nous rend que plus disponible pour apprécier davantage, si c’était possible, l’intelligence musicale et dramatique de la mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia, dont maints détails du travail sur le jeu, sur la position des personnages dans l’espace, seuls ou respectivement, témoignent de son intimité amoureuse avec l’œuvre.
 
Intimité dont évidemment on ne niera pas la réalité et l’ancienneté pour le chef Theodor Guschlbauer, mozartien patenté formé dans la tradition autrichienne. Cependant son interprétation, sans être ni guindée ni outrée, privilégie le sérieux, c'est-à-dire étire certains tempi au point de donner le sentiment d’un déficit d’influx nerveux pour certaines scènes, comme l’air d’entrée d’Elvira. C’est noble, c’est dramatique, mais cela atténue le sentiment d’urgence que la conception scénique cherche à créer et que nous avions si nettement perçu en 2006. Reste une lecture cohérente, plus dynamique après l’entracte, épousée avec discipline par un orchestre irréprochable, dans la fosse comme sur la scène, et suivie fidèlement par les chœurs.
 
Cette reprise bénéficie, comme à la création, d’une distribution qui incarne scéniquement les personnages avec une crédibilité saisissante, à l’exception peut-être du Masetto un peu falot de Till Fechner, appelé à la rescousse pour suppléer la défection pour raisons de santé de Vincent Pavési. Les trois femmes ont une individualité bien marquée, vocale et scénique. L’expressivité théâtrale de la Donna Anna de Burcu Uyar est parfois sommaire, mais la rondeur du timbre, l’extension dans l’aigu, la souplesse des vocalises et la bonne projection l’emportent largement sur quelques sons acidulés. Marianne Fiset, un peu placide dans son air d’entrée – mais la véhémence souhaitée dépend aussi du rythme imposé par le chef – compose tout au long de la représentation une Elvira nuancée, dont elle fait percevoir l’évolution aussi bien par le jeu que par le chant – très beau « Mi tradi ». Emilie Pictet enfin est une Zerlina diaprée, passant avec aisance de la voix – presque – blanche de la donzelle intimidée à la sensualité roucoulante de l’amoureuse indemne des hypocrisies.
 
Masetto mis à part, le quatuor restant est fascinant à plus d’un titre. Nicolas Courjal est impressionnant d’autorité vocale et scénique dans le rôle du Commandeur. La virilité d’Alexey Kudrya renvoie aux oubliettes les Don Ottavio effacés trop longtemps de mise ; sera-t-il permis de suggérer à ce ténor de renoncer à grossir inutilement une voix suffisamment sonore ? Son chant, déjà beau, ne pourrait qu’y gagner. Dans la foulée, on étendrait bien la suggestion à Jean-François Lapointe, qui de temps à autre enfle la voix. Pourquoi ? Soit il s’agit d’un coup de fatigue qui contraint le baryton québécois (dont on connaît à la musicalité) à ces effets peu convaincants ; un indice serait, par instants, la faiblesse de la projection. Soit, et cette hypothèse devrait en fait s’ajouter à la première, le rôle de Don Giovanni touche aux limites des moyens vocaux de l’interprète, qui cherche à compenser un déficit dans le grave sans y parvenir, d’autant moins qu’il est fatigué. Or, face à lui, Leporello semble jouir d’une excellente santé vocale et dramatique : vraie révélation pour le public et vraie basse Josef Wagner a  raflé indiscutablement la mise. Auprès d’un serviteur aussi « bête de scène » dont la voix se projette aussi nettement, quel maître ne risquait de pâlir ? Ainsi l’éternel second s’est vu ovationner par un public quasiment en délire. Un soir de première, qui l’eût dit ? Décidément l’OM n’est pas le seul à faire vibrer Marseille !
 
 

 

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