Kaufmann au firmament du romantisme

Werther - Paris (Bastille)

Par François Lesueur | jeu 14 Janvier 2010 | Imprimer

On comprend aisément les raisons qui ont poussé Nicolas Joel à choisir cette production de Werther signée Benoît Jacquot. Une lecture ultra classique, d'élégantes et froides images, un cadre dépouillé et une esthétique picturale assumée, au service de l'un des plus célèbre drame de la période romantique : c'est simple, on dirait du Nicolas Joel ! A peine à son poste, le nouveau directeur de l'Opéra National de Paris a demandé au cinéaste de reprendre ce spectacle créé à Londres en 2004, pour succéder à celui réalisé l'an dernier par Jürgen Rose et dirigé par Kent Nagano.

On comprend également ce qui a conduit Benoît Jacquot à faire ses premiers pas lyriques avec Werther - lui qui n'avait réalisé qu'une adaptation cinématographique très personnelle de Tosca avec Alagna et Gheorghiu - si proche par son thème du roman de Benjamin Constant, Adolphe, presque contemporain de Goethe, qu'il avait porté à l'écran en 2002, avec la hiératique Isabelle Adjani et le tiède Stanislas Mehrar. Même amours contrariés, même sentiments exacerbés, même lutte contre le tumulte intérieur de personnages habités par une passion réfrénée, la belle Elléonore choisissant chez Constant, de se consumer jusqu'à sa perte pour son jeune amant.

Face à l'impossible union du poète Werther et de l'obéissante Charlotte, Benoît Jacquot reste prudent, sage dirons certains, traitant à la lettre la terrible histoire de ces deux êtres qui souffrent sans pouvoir s'aimer. Sa direction d'acteur minimale et d'une grande pudeur, refuse, comme dans son cinéma d'ailleurs, l'excès ou la démesure et privilégie l'économie pour mieux accentuer l'intériorité de chacun. L'atmosphère tantôt lourde et figée, évoque tantôt les toiles de Caspar David Friedrich par ces décors extérieurs habilement éclairés par André Diot (acte 1 et 2), tantôt la fausse quiétude des intérieurs où le temps semble suspendu, peints par l'énigmatique danois Vilhelm Hammershoi (acte3). Aux grands plateaux vides où errent les personnages, répond la minuscule mansarde - tout droit sortie d'un film de Murnau - qui se rapproche lentement du public tandis que tombe la neige, dans laquelle Werther met fin à ses jours, ultime refuge où le couple peut s'avouer enfin, mais trop tard, son amour. Une réalisation soignée, sans grande trouvaille certes (nous ne sommes pas chez Dimitri Tcherniakov, capable de revisiter totalement Eugène Onéguine), mais sans anachronisme non plus (qu'aurait fait de ce pauvre Werther le sarcastique Krzystof Warlikowski ?), où la douleur et l'émotion trouvent naturellement leur place et s'expriment grâce aux talents des interprètes.

Dire que la distribution réunie est idéale, est un euphémisme. Attendu comme le Messie, après la prestation controversée de Rolando Villazon, Jonas Kaufmann est un Werther hors du commun, jeune premier idéal d'autant plus séduisant qu'il ne cherche par à séduire. Acteur fin, délicat, sensible, il incarne à lui seul l'âme romantique, vivant ses tourments avec un plaisir masochiste absolument irrésistible. Son timbre sombre, sa diction libre et naturelle du français, la qualité diabolique de ses nuances et sa retenue, sont d'un niveau tel que l'on en vient à se demander si tout cela est bien réel. Si son lied d'Ossian est une réussite absolue, on admire également son exaltation au moment de « J'aurais sur ma poitrine pressé la plus divine », la puissance de ses aigus lors du « Ah c'est moi pour toujours qui me reposerai » et sa déchirante agonie auprès de Charlotte. Longue et belle, émouvante et distinguée, Sophie Koch porte haut les couleurs du chant français. Sa Charlotte vibrante, à la voix souple et généreuse, à la conduite instrumentale, dompte intelligemment ses sentiments pour mieux les libérer le moment venu. Ses « lettres » et ses « larmes » ont la pureté de ligne et la dignité rentrée des plus grandes titulaires, tandis que ses aveux sonnent avec une force et une vérité terribles.

Fraîche comme la rosée, la pétillante Sophie de la soprano Anne-Catherine Gillet, dotée d'un aigu transparent, apporte un peu de légèreté à ce drame, la lucidité d'Albert étant comme toujours parfaitement rendue par la belle et sobre voix de Ludovic Tézier qui, rappelons-le, avait vaillamment défendu la saison dernière le rôle de Werther en alternance avec Villazon. Alain Vernhes est un excellent Bailli, jovial et rugueux, paternel et ....bien chantant, tout comme Christian Tréguier, Johann rustique, flanqué de son acolyte Schmidt, campé avec tact par Andreas Jäggi.

 

Le retour de Michel Plasson était lui aussi très attendu. La présence dans la fosse d'un chef de sa trempe, rompu aux arcanes du style français était une garantie supplémentaire pour la réussite de ce spectacle. Prudent lui aussi en début de soirée, sa direction moins sanguine que celle de Georges Prêtre et moins tragique que celle de Colin Davis, a d'abord semblé appuyée, les linéaments de son discours paraissant incertains, comme ceux d'un paysage dans la brume. Mais à force de conviction, de fermeté et de musicalité, les pupitres ont su répondre à leur maestro et révéler toute la poésie de cet ouvrage à la beauté fragile et raffinée. Si vous n'avez pas encore votre billet, réservez votre soirée du 26 janvier pour assister à la retransmission télévisée de ce chef d'œuvre sur Arte.

 

François Lesueur

 

 

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