La Maison morte

De la maison des morts - Strasbourg

Par Elisabeth Bouillon | jeu 03 Octobre 2013 | Imprimer
 
Oui, la maison d’arrêt imaginée par Robert Carsen et Radu Boruzescu est bien morte. Réduite à sa plus simple expression, cette construction cubique de parpaings gris, démesurée, ne cache aucun secret, la vraie vie en est exempte. Ce qui frappe le plus, à l’ouverture du rideau, c’est l’immense vide qui règne dans cette prison à la vie répétitive strictement réglée. On est à cent lieues du décor à géométrie variable de Patrice Chéreau et Richard Peduzzi, à Aix, tout empreint de mystère bien que tout aussi dénudé. Les deux lectures s’opposent. Ainsi, dans la pantomime de la belle Meunière, Chéreau introduit un érotisme relativement raffiné alors que Carsen n’y voit que le défoulement de prisonniers privés de rapports sexuels (la prostituée n’apparaît pas). Carsen est fasciné par « le côté anonyme de la masse des prisonniers, de laquelle s’extrait soudain un individu avant d’y retourner », selon sa propre expression, tandis que Chéreau tisse des liens entre les différentes péripéties et développe en continuité l’histoire personnelle de chaque individu. Cette continuité n’existe pas chez Carsen qui préconise précisément la discontinuité, puisée dans la musique et ses ostinatos répétés. Au spectateur d’établir les liens manquants, ce qui n’a rien d’évident : la vie de la prison, l’hostilité latente, la méfiance, l’oppression des dominés par les dominants, les bagarres, les surenchères d’agressivité se perdent dans la masse et rendent l’action difficile à suivre. Et de fait, seule la continuité des différentes actions, même secondaires, permettrait le développement d’une tension dramatique sans faille.
Le choix de considérer les prisonniers comme un ensemble n’est pas non plus sans poser de réels problèmes de réalisation. Ainsi, à l’acte III, les prisonniers, conçus comme une collectivité sont couchés en rang à même le plancher et en occupent toute la surface. Les malades gémissent en dormant et se retournent tandis que Chichkov circule en vain parmi eux pour tenter de capter leur attention (la nôtre fléchit également). Luka, alias Filka, son rival mourant que l’on cherche en vain du regard, gît au dernier rang perdu dans la foule et semble ne rien entendre de cette confession, ce qui en affaiblit l’effet. Chichkov finit par s’adresser exclusivement à Tcherevine qui seul, semble partager sa souffrance, jusqu’au réveil de quelques prisonniers provoqué par ses éclats de voix désespérés, qui fait remonter la tension dramatique.
 
La dimension « furtive » de cette confession, si importante aux yeux de Janacek, manque complètement. En effet, contrairement à celui de Pierre Boulez, l’orchestre de Marko Letonja, décevant, manque de transparence et le chef ne gère pas vraiment la progression d’ensemble : jamais de pianissimos, les pianos sont trop souvent des mezzo forte, quant aux fortissimos, ils atteignent dès le début leur intensité maximale. 
Visuellement, la beauté règne, avec des lumières superbement contrastées, et le jeu d’acteur reste de haut de gamme. La fin est particulièrement réussie, avec l’aigle vivant qui pleure dans sa prison et qui, libéré, s’envole au paradis, rejoignant les spectateurs du dernier étage, puis la scène finale empruntée à Van Gogh, où les prisonniers tournent en rond, tête baissée.
Les interprètes, d’excellent niveau vocal, s’investissent totalement. Une déception toutefois : le Skuratov d’Andreas Jäggi, qui cherche à en imposer aux autres pour ne laisser éclater son désespoir qu’à la reprise de son récit, apporte une nouvelle vision du personnage mais sa performance vocale laisse à désirer : voix insuffisamment sertie, timbre un peu rugueux. Dès son entrée en scène, le Petrovitch de Nicolas Cavallier, basse au timbre chaleureux, en impose par sa noble prestance et son humanité qu’il conservera intactes jusqu’à sa libération, malgré les mauvais traitements. Auprès de lui, l’Aljeja de Pascal Charbonneau, ténor au timbre clair et pur, incarne un adolescent attendrissant de jeunesse et de naïveté, proie facile pour les forçats les plus endurcis. La basse profonde de Patrick Bolleire, sa haute taille et son assurance en font un commandant particulièrement impressionnant de sadisme et de compromission. Les attaques précises et les aigus faciles d’Enric Martinez-Castignani confèrent à son petit forçat dynamisme et espièglerie. Le beau baryton lyrique du tchèque Martin Bàrta en impose dans le rôle de Chichkov. Son collègue Peter Straka a lui aussi l’âme slave. Il interprète un Luka Kuzmitch (alias Filka Morosov) au timbre lumineux, profond, étrangement émouvant, qui le place en tête de la distribution.
Strasbourg, jeudi 3 octobre 2013

 

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