La sente étroite du bout du monde

Voyage d'hiver - Paris (Athénée)

Par Laurent Bury | sam 11 Février 2012 | Imprimer
 

 

Dans ses notes de programme, Yoshi Oïda place sa réalisation scénique sous le signe de Bashô, le grand maître du haïku, et de son journal de voyage intitulé La Sente étroite du bout du monde. Ce spectacle a quelque chose de japonais dans son dépouillement extrême, même si l’univers visuel, magnifiquement éclairé, renvoie plutôt à Caspar David Friedrich, avec ces costumes vaguement Biedermeier. Oïda n’est pas le premier à vouloir mettre en images le Voyage d’hiver : on connaît en DVD la version de Petr Weigl, réalisée en 1993, avec une Brigitte Fassbaender déguisée en religieuse, dans un mélange de réalisme et d’allégorie, et plus récemment, le film tourné par David Alden en 2007, avec Ian Bostridge dans un décor destroy et neigeux. S’il s’agit de conquérir un public peu familier de l’œuvre, l’intention est louable, mais il faut bien avouer que cette théâtralisation-ci n’apporte pas grand-chose, car elle est assez peu théâtrale : trois personnages vont et viennent, se cherchent, se perdent et se retrouvent sans qu’aucun véritable fil narratif n’émerge vraiment. Tout cela se laisse regarder, sans jamais passionner le spectateur. On ricane même dans la salle, lors de certains effets sonores assez naïvement illustratifs : des aboiements juste avant « Im Dorfe » (« Es bellen die Hunde », dit le premier vers), des croassements qui précèdent « Die Krähe ».

 

Musicalement, Takénori Némoto, qui dirige aussi l’ensemble Musica Nigella, propose une orchestration qui se veut très respectueuse, explicitement présentée comme un « à la manière de Schubert » ; on est très loin de Hans Zender, pour qui le compositeur japonais professe une grande admiration. Il y a quelques effets surprenants, comme le recours au pizzicato pour « Auf dem Flusse » et pour « Letzte Hoffnung », et le rythme de la vielle est imité par un entêtant glissando des cordes. On nous sert un Winterreise dans le désordre, mais pour l’essentiel l’ordre canonique est sauf : on commence toujours par « Gute Nacht » et on termine toujours par « Der Leiermann ». Entre ces deux bornes, cependant, que de bouleversements ! Pour être très précis, le nouvel ordre est le suivant : 1, 3, 2, 12, 8, 5, 17, 19, 6, 7, 13, 9, 10, 11, 4, 14, 18, 15, 20, 16, 21, 22, 23, 24. On ne comprend pas forcément très bien pourquoi il a fallu ainsi modifier les choses, mais cela ne perturbera que les puristes. C’est aussi un Winterreise partagé entre trois voix. Ecrit pour ténor, accaparé par les barytons basses, voire les mezzos, ce cycle n’a que plus rarement tenté les sopranos. Ici, les trois voix réunies correspondent à trois personnages : la Femme (soprano, justement), le Poète (baryton clair) et le Musicien vagabond (baryton basse). Les lieder se suivent, d’abord confiés tantôt au Poète, tantôt à la Femme, qui en viennent très vite à dialoguer à l’intérieur d’une même mélodie ; c’est le cas dès « Der Lindenbaum ». Par la suite, ce procédé est très souvent repris, mais dans la partie centrale, le Poète dialogue surtout avec le Vagabond. Des trois personnages, celui qu’on entend le plus est logiquement le Poète, incarné par le jeune baryton Guillaume Andrieux, à la voix souple et joliment timbrée, même si le grave gagnerait à devenir plus sonore. Mélanie Boisvert ravit et étonne à la fois par des couleurs qui paraissent typiquement associées à une certaine école française : on croit par moments entendre Géori Boué, et l’on finit par comprendre que ces accents sont tout simplement ceux d’un style que l’uniformisation du chant a fait disparaître, mais qui s’est par bonheur préservé chez certains artistes formés au Canada. Didier Henry a derrière lui une carrière infiniment plus longue, et son interprétation très dramatique, de vagabond plus alcoolique que musicien, paraît presque expressionniste par rapport à celle de ses jeunes collègues.

 

 

 

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