L’Affaire Gruberova

Norma - Salzbourg

Par Philippe Ponthir | lun 09 Août 2010 | Imprimer
Ambiance électrique pour cette première des deux représentations de Norma données en concert dans le cadre du Festival de Salzbourg. Il faut bien dire que, si le bel canto romantique est malheureusement devenu extrêmement rare sur les scènes lyriques internationales, et en particulier Norma, ouvrage difficile à distribuer entre tous, il est carrément le parent pauvre du Festival où le chef d’œuvre de Bellini n’avait jamais été représenté. En 20 ans, on ne note guère que le Tancredi de Rossini donné en concert en 1992 (paradoxalement, sous le mandat de Gérard Mortier) alors que l’institution s’est largement ouverte à d’autres répertoires comme le baroque ou le contemporain. L’événement, c’est aussi bien sûr la venue d’Edita Gruberova, la diva slovaque étant particulièrement chère au cœur du public lyrique autrichien, d’autant que le Festival n’avait pas ménagé sa peine pour l’entourer d’une distribution prestigieuse.
 
A la tête de celle-ci, on admirera les débuts en Adalgise de Joyce DiDonato qui d’emblée s’impose comme l’une des plus grandes interprètes du rôle. A cheval sur les tessitures classiques de soprano et de mezzo, la chanteuse américaine conjugue un aigu libéré, offert sans forcer, et des graves bien ronds. On ne sait d’ailleurs que louer le plus : une technique parfaite qui lui permet de rendre justice aux difficultés de la partition, un souffle inépuisable, une musicalité hors paire qui traduit une intime compréhension de ce répertoire, ou encore une sensibilité dramatique exceptionnelle qui lui permet de composer un personnage de chair et de sang. En tous cas, pour un coup d’essai, c’est un coup de maître.
 
A ses côtés, Marcello Giordani est un Pollione viril à souhait, toujours aussi peu à l’aise dans le grave mais vaillant dans l’aigu, en dépit d’un contre-ut émis de façon un peu hétérodoxe. En Oroveso, Ferruccio Furlanetto en impose lui aussi davantage par l’aplomb que par le raffinement, mais il a ainsi le mérite de l’efficacité. Reste que l’un comme l’autre sont désormais trop avancés dans leurs carrières pour être pleinement satisfaisant dans leurs rôles respectifs.
 
Qu’importe, nous étions là avant tout pour la Norma d’Edita Gruberova. Que dire qui n’a pas déjà été dit sur cette interprétation ? Après plus de quarante ans de carrière (le soprano fit d’ailleurs ses débuts in loco en 1974 dans la Reine de la Nuit sous la baguette de Karajan), les moyens, bien que dégradés, restent d’une étonnante fraicheur, en particulier un timbre lumineux sur lequel le temps ne semble pas avoir de prise. La diva slovaque est même dans un très bon soir, ses problèmes de justesse récurrents n’étant pas trop perceptibles. Dépourvue de graves, le soprano attaque son récitatif introductif avec des sons rauques, d’une certaine efficacité, une sorte de parlando que l’on pourra trouver selon son goût exagérément caricatural ou magnifiquement expressionniste ; le « Casta diva » émerveille par la tenue de souffle et sa luminosité lunaire, mais les attaques des aigus font frémir ; la cabalette qui suit nous vaut des variations (dans l’aigu) proprement phénoménales mais pas toujours très fluides. Après cela, on peut dire que le plus dur est passé : on admirera notamment sans réserve les deux duos avec Adalgise, où les deux voix s’harmonisent parfaitement, rivalisant dans les contre-ut (justes !) et les sons filés. Signalons également le final de l’acte I, particulièrement électrisant, que la diva conclut par un spectaculaire contre-ré qui entraîne le délire de la salle. A l’inverse, les graves introductifs de « In mia man » sont dignes d’un film d’horreur : on est plus près du train fantôme que de la musique, une tricherie en forme d’imprécations pour masquer l’absence de moyens. Voilà Madame Gruberova : capable du pire comme du meilleur, comme le soulignait Philippe Ponthir à l’issue de son concert bruxellois, mais pour laquelle nous ne pouvons nous départir d’une immense affection. Et nous ne sommes pas les seuls. Car comment expliquer que, malgré tous ces défauts, son inadéquation notoire à ce rôle, plus de 2.000 spectateurs hystériques puissent crier leur bonheur à la fin du concert ? D’autant que le Festival de Salzbourg n’est pas franchement réputé pour les effusions de son public ! Le mauvais goût largement partagé n’est pas non plus l’explication. En fait, Edita Gruberova répond à un manque : le manque d’interprètes de qualité dans le répertoire belcantiste, et surtout le manque de divas dans un monde lyrique où les chanteuses qui se veulent « modernes » se la jouent « cool » en affichant une simplicité étudiée. Or, les divas sont des êtres de démesure : à 63 passés (elle fêtera ses 64 ans en décembre), la chanteuse garde à son répertoire les rôles les plus exigeants ; les divas sont des êtres généreux avec leur public : pensons à son récent concert parisien dont la scène de folie de Lucia di Lammermoor terminait … la première partie ; les divas prennent des risques : Gruberova a d’ores et déjà annoncé sa prise de rôle dans La Straniera ; les divas ont des robes improbables, généralement de mauvais goût : revêtue d’un « habit de lumière » façon « cotte de maille » décoré de surplis blanc, Edita ressemble à une version féminine des Chevaliers Teutoniques ; comme Sutherland ou Horne, Gruberova se fait diriger par son mari ; enfin, les divas ne quittent jamais facilement la scène et on aura rarement vu une longévité comparable à celle du soprano slovaque, véritable concrétisation de l’Elina Makropoulos fantasmée par Janacek. Et c’est pourquoi les divas ont des fans tout aussi cinglés, qui applaudissent pendant des heures et qui leur jettent des bouquets, ce qui fut encore le cas ce soir ! A tout ceci, on pourra répliquer en citant tous les défauts de la chanteuse : c’est juste, et c’est pourquoi celle-ci est sans doute plutôt la méthadone de la diva, que la substance pure elle-même, un substitut que nous chérissons malgré ses limites parce que nous n’avons plus rien d’authentiquement grandiose à nous mettre sous la dent. Pour nous autres drogués, c’est déjà beaucoup.
 
A la tête de la Camerata de Salzbourg aux sonorités tout en légèreté et aux pupitres précis (quel contraste avec l’Elektra de la veille !) , Friedrich Haider impose une direction souvent trop rapide, manquant un peu de dramatisme, mais qui a le mérite de suivre au plus près son épouse et qui contribue à en masquer les difficultés. Signalons également une excellente prestation de la part des  Chœurs issus de l’Opéra de Vienne et deux excellents comprimari en la personne d’Ezgi Kutlu, impeccable Clotilde, et de Luciano Botelho, Flavio où l’on sent déjà la graine d’un Pollione.
 
Au final, une soirée historique par sa démesure et malgré ses défauts, car elle nous offre l’aventure de l’exception, de la générosité, de l’imprévu, à l’inverse de tant de soirées aseptisées faites de productions reprises de théâtre en théâtre ou d’interprètes qui ne connaissent plus que trois rôles. L’opéra vivant, en somme.
 
 

 

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