Le diable aussi fait des miracles !

The Rake's Progress - Lille

Par Nicolas Derny | mer 19 Octobre 2011 | Imprimer

Enthousiasmante, l’ouverture de la saison lilloise ! La maison nordiste réussit en effet une version exemplaire du Rake’s Progress de Stravinsky grâce, entre autres, à la mise en scène très aboutie de David Lescot – un premier essai lyrique en forme de coup de maître pour le dramaturge. Dans un décor aussi économe qu’habilement utilisé  (une armature métallique mobile pour seule structure), la direction d’acteur se résume en deux mots : finesse et efficacité. Finesse car Lescot avance ses pions avec savoir-faire et se garde bien de tout détournement inutile malgré une transposition temporelle (on semble se trouver au tournant du XXe siècle, malgré les quelques costumes modernes de la foule de choristes). Efficacité car l’ensemble va droit au but, sans parasite ou surcharge inutile. Par des allers-retours entre gravité profonde et décharges d’humour burlesque - en passant par des jeux d’ombres et de lumières classiques mais poétiques - le metteur en scène cerne parfaitement les différentes facettes de l’œuvre, palliant même çà et là les quelques facilités que s’est accordé le compositeur. Au bucolique commencement du premier acte et à son pendant « symétrique » du troisième (le parc de l’hôpital psychiatrique) dont la scénographie se veut simple et suggérée en passant, entre autres, par une maison close de music-hall (le Crazy Horse n’est pas loin)et les entrailles de la terre où disparaîtra Nick Shadow (une trappe éclairée de rouge), la subtilité et les contrastes ne manquent pas pour exprimer les tenants et aboutissants du drame se jouant sur la musique néobaroque (ou néoclassique, c’est selon) de Stravinsky. S’il ne se pose pas en révolutionnaire, David Lescot fait mouche avec une élégance intellectuelle rare…

Autre point fort de la production – et non des moindres - une distribution qui subjugue par sa solidité d’ensemble et les personnalités qui en émergent. Le ténor Alek Shrader est un Tom Rackwell absolument épatant. Sous ses airs de jeune premier, l’Américain parvient sans peine à exprimer les multiples figures du personnage : le campagnard se brûle rapidement les ailes à la ville non sans montrer un caractère plus complexe qu’il n’y paraît, passant de l’arrogance au désespoir pour finalement mourir dans une folie pathétique incarnée de façon saisissante (il expire ici de manière christique, dans une pose tout droit sortie d’un retable avant, bien sûr, de « ressusciter » pour se joindre au finale). Tout aussi remarquable, le Nick Shadow que campe Christopher Purves, chanteur ultra-charismatique et acteur génial (ou l’inverse…). Il met le public dans sa poche aussi facilement qu’il entraîne Tom dans la débauche mais n’éprouve aucune difficulté à se muer en « vrai » méchant de cinéma au troisième acte. A côté de ce binôme de premier ordre, Christiane Karg incarne une Anne Trulove pure et touchante qui construit son rôle avec sensibilité, sincérité et intelligence. Quoique le registre grave d’Anne Masson ne passe toujours idéalement la fosse, elle convainc dans son personnage de femme à barbe, tout comme l’étonnante et burlesque mère maquerelle interprétée par Frances McCafferty.

Le Chœur de l’Opéra de Lille est solide de bout en bout tandis que l’Orchestre de Picardie, sans posséder les meilleurs cuivres du monde (deux trompettes et deux cors sont uniquement requis), assure très honorablement sa partie. La baguette d’Arie van Beek, ferme et assurée, garantit l’équilibre et une mise place (presque) parfaite tout en faisant preuve de vivacité et d’humour justement dosé. Une production soignée dans ses moindres détails, mise à portée de tous et propre à combler les connaisseurs. Du grand art !

 

 

 

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