Le flacon sans l’ivresse

Tosca - Paris (Bastille)

Par Brigitte Cormier | ven 29 Mai 2009 | Imprimer
Cette production, héritage de la fastueuse « ère Bergé » des débuts de l’opéra Bastille ne manque pas d’attraits. Cinq reprises l’ont honorée durant les neuf saisons d’Hugues Gall. Au moment où Gérard Mortier, peu enclin à programmer Puccini, tire sa révérence, la voici qui fête ses quinze ans in loco ! Le bel âge pour avoir un teint de jeune fille, et c’est le cas.
 
Sans chercher à voler la vedette au compositeur, le cinéaste allemand Werner Schroeter, fasciné, comme on le sait, par les deux Marias — Malibran et Callas — se plaît à offrir une majestueuse « mise en images » de la Tosca. On ne saurait qu’admirer l’harmonie des dispositifs scéniques, sobres, lisibles, évocateurs des divers lieux romains de l’action… On ne pourrait que louer l’efficacité de la mise en espace et des déplacements, la clarté des relations entre les personnages, la justesse des costumes, la maîtrise de la lumière.
 
Prenant quelques libertés avec les didascalies et sans affadir le drame, Schroeter s’attache à gommer l’excès de pathétique de cette histoire de cantatrice amoureuse et jalouse, prise au piège d’une intrigue qui ressemble à celle d’un livret d’opéra. Voulant sauver la tête de son amant soumis à la torture par le chef de la Police, mais refusant de payer de sa personne, Tosca finit par commettre un meurtre qui s’avèrera inutile ; elle n’a plus qu’à se jeter dans le Tibre. Quand la musique éloquente de Puccini, tour à tour haletante, caressante, et violente, se saisit d’un tel sujet, il y a de quoi émouvoir.
 
L’excellent orchestre de l’Opéra de Paris est fermement dirigé par le jeune chef scandinave Stefan Solyom. Avec lui, la partition n’est privée ni de ses grands effets, ni de ses subtilités. À chaque retour dans la fosse, après les entractes, l’ovation du public lui témoigne sa satisfaction.
Du sacristain,au gardien de prison les seconds rôles sont habilement campés. Seul italien de la distribution, le baryton Matteo Peirone sait être curieux, fébrile et dévot avec drôlerie. Le beau timbre de basse et l’ardeur patriotique du Polonais, Wojtek Smilek, convient bien au prisonnier évadé du château de Saint-Ange qui a déclenché le drame. Quant au ténor français, Christian Jean, si sa voix bouge un peu au démarrage, il est un Spoletta de classe, présent en arrière-plan : un regard, un hochement de tête suffisent à exprimer sa commisération pour Tosca en proie aux machinations perverses de Scarpia.
 
Les chœurs, incluant un grand nombre d’enfants, ont été bien préparés et joliment mis en scène. On garde en mémoire l’irruption de diablotins en soutane rouge traversant l’église, avant de reparaître, cette fois avec leurs surplis blancs, pour le Te Deum qui clôt le premier acte au moment où l’orchestre prend le relais des cloches. Plus tard, c’est l’air du petit pâtre, accompagné d’un pigeon vivant, qui procure un doux prélude à la tragédie finale.
 
Quoique les trois chanteurs principaux possèdent un niveau de chant plus qu’honorable, aucun ne parvient à nous donner le frisson. Avec un chant assez uniforme et une tendance à se tenir légèrement accroupi, les pieds écartés, le baryton américain Scott Hendricks manque de l’autorité, du cynisme et de l’ambiguïté de Scarpia. Si dans Cavaradossi, le ténor russe Mikhail Agafonov possède les notes de ce rôle facilement emphatique, le timbre manque de séduction, la diction est imprécise et le chant l’est également. À l’acte trois, son « E lucevan le stelle » laisse la salle assez froide. Il faudra attendre le duo « O dolci mani » pour que l’émotion transparaisse enfin avec le renfort de la science de Puccini en la matière. La partie a capella demeurant plutôt ridicule.
 
Et Floria Tosca dans tout cela ? Durant la première partie, la soprano russe, Elena Zelenskaya reste en deçà du personnage. Après un assez beau « Vissi d’arte » modérément applaudi, la chanteuse se détend et offre quelques bons moments, aussi bien vocalement que dramatiquement. Si son medium est solide et sa technique sûre, si elle atteint le contre-ut, si son engagement dramatique n’est pas défaillant, il lui manque la volupté, la violence dans la passion, la fragilité sous-jacente dans la furie meurtrière, la fêlure dans la voix, susceptibles de nous bouleverser aux instants précis où Puccini l’a décidé.
 
 

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.