Le froid vaincu par la ferveur et la flamme

Roméo et Juliette - La Côte-Saint-André

Par Fabrice Malkani | sam 01 Septembre 2012 | Imprimer
 
Pour l’avant-dernière soirée de son édition 2012, placée sous le signe de l’Italie, le festival de La Côte-Saint-André propose la symphonie dramatique avec chœurs inspirée à Berlioz par la tragédie des amants de Vérone et dédiée à Paganini. À la reconnaissance du compositeur pour le virtuose et mécène italien, et à son admiration éperdue pour Shakespeare, s’allie le souvenir de son séjour, consécutif à l’obtention en 1830 du Prix de Rome, au cours duquel il a eu l’occasion d’entendre, à Florence, l’opéra de Bellini, I Capuleti ed i Montecchi. Dans ses Mémoires, Berlioz note (chapitre 35) : « je vais donc, après tant de misérables essais lyriques sur ce beau drame, entendre un véritable opéra de Roméo, digne du génie de Shakespeare ! Quel sujet ! Comme tout y est dessiné pour la musique ! ». De fait, sa critique de maints aspects du livret de Felice Romani – mais aussi de certains choix vocaux, comme celui de faire chanter Roméo par une femme – conduira le compositeur à donner à la musique, précisément, un rôle prépondérant. C’est pourquoi il prendra soin, dans la préface de Roméo et Juliette, de préciser que ce n’est « ni un opéra de concert, ni une cantate, mais une Symphonie avec chœurs ».
C’est dire assez l’importance toute particulière du chef, de l’orchestre et des chœurs dont il faut ici souligner l’excellence en tous points. Tout d’abord, les choix de François-Xavier Roth, qui joint à la précision et au lyrisme maîtrisé de sa direction un sens du dramatique et du spectaculaire, allant jusqu’à reconstituer dans une large mesure la disposition dans laquelle Berlioz lui-même avait souhaité que son œuvre fût représentée : ainsi, les chœurs et les chanteurs solistes prennent place au-devant de la scène, tournant le dos au chef qui fait face aux musiciens, dont la répartition spatiale suit les vœux du compositeur. Par la voix de Bruno Messina, directeur du festival Berlioz, dans son annonce initiale, le chef fait également savoir au public qu’il est prié de ne pas applaudir entre les différents morceaux qui composent l’œuvre, donnée sans entracte.
 
L’Orchestre européen Hector Berlioz, composé en partie de jeunes musiciens et qui joue sur instruments d’époque, déploie de très belles sonorités, émeut dans la Scène d’amour et brille dans les passages les plus éclatants. Les chœurs ne sont pas en reste : dirigé par Nicole Corti, le Chœur Britten séduit par la qualité des nuances, la richesse des timbres, la netteté des attaques et la clarté de l’émission qui rend compréhensibles toutes les paroles du texte rédigé pour Berlioz par Émile Deschamps.
Dans ce magnifique écrin, les solistes peuvent occuper la place de choix que le compositeur, en dépit de ses dénégations, leur a réservée, pour un temps certes limité au sein de l’œuvre, mais qui est d’une grande densité. Le mezzo Isabelle Druet, ne cessant de confirmer le talent qui lui a valu d’être Révélation lyrique des Victoires de la musique en 2010, séduit par la puissance et la souplesse de sa voix sensuelle tout autant que par sa diction nette et expressive à la fois. Le ténor Jean-François Borras, au timbre clair (remarqué en Pang dans Turandot à Orange fin juillet) interprète avec virtuosité le scherzino vocal « Mab, la messagère ». La voix bien calibrée, profonde et flexible, de baryton-basse de Nicolas Cavallier (seul à chanter sans partition), donne au personnage du Père Laurence une aura particulière que rehausse la prestance du chanteur sur scène. Lors des grands ensembles qui réunissent l’orchestre, les deux chœurs (les Capulet et les Montagus) et les solistes, l’effet est grandiose : le Serment de Réconciliation est un grand moment de la soirée. On comprend alors pourquoi Wagner disait de Berlioz, après avoir entendu l’œuvre, qu’il était « le véritable rédempteur de notre monde musical ».
Sous les applaudissements nourris d’un public revigoré malgré le froid inattendu auquel les musiciens et chanteurs ont résisté avec vaillance, François-Xavier Roth propose une reprise de cette dernière partie. Ainsi se conclut magistralement le dernier concert donné sous la conque acoustique disposée dans la cour du château Louis XI, qui sera démontée pendant la nuit pour laisser place aux nombreux interprètes du Requiem de Berlioz prévu le lendemain pour clôturer le festival.
 
NB : Les éditions Symétrie viennent de publier en collaboration avec le Palazetto Bru Zane l’ensemble de textes savoureux et édifiants de Berlioz réunis sous le titre Les Soirées de l’orchestre, avec une préface inspirée de Bruno Messina, directeur du Festival Berlioz de La Côte-Saint-André (Isère).
 
Version recommandée :
Berlioz: Roméo et Juliette | Compositeurs Divers par Sir Colin Davis
 
 
 

 

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