Le mot de la fin

Götterdämmerung - Paris (Bastille)

Par Elisabeth Bouillon | ven 03 Juin 2011 | Imprimer
Pour cette dernière Journée de L’Anneau du Nibelungen à l’Opéra Bastille, nous attendions sur scène un souffle nouveau, enfin digne de la partition de Richard Wagner si magistralement amenée à la viepar Philippe Jordan et l’orchestre de l’Opéra. Or, alors que les huées qui avaient suivi les premières de L’Or du Rhin de La Walkyrie et de Siegfried étaient largement compensées par les applaudissements, le baisser de rideau du Crépuscule des Dieux a été cette fois bien dominé par le tollé des protestations, qui continuaient de s’adresser à la seule équipe de réalisation. De fait, la densité de la partition rend ici la tâche du metteur en scène encore plus difficile et exige une inventivité dont Günter Krämer s’est révélé bien incapable, s’égarant trop souvent dans l’anecdotique, sans éviter toujours le ridicule.
 
L’idée de conférer à Hagen les pouvoirs qui ont été ceux de Wotan était pourtant intéressante et l’opéra commence bien. Au début de l’œuvre, Hagen apparaît brièvement à l’avant-scène, contemplant avec satisfaction le globe terrestrequ’il tient entre les mains, claire référence au Dictateur de Charlie Chaplin1. Alberich, devenu son homme de main, est occupé à fourbir ses armes. Présenté comme un démiurge qui, sans pouvoir bouger, dirige le monde à sa guise depuis son fauteuil d’infirme, ce personnage prend un relief tout particulier. C’est un voyant, capable de décrire à Gunther et Gutrune les agissements de Siegfried, qu’il ne voit pas2. Et tout ce qu’il prévoit se réalise, jusqu’à l’instant ultime où il perd tout.
 
Les choses se gâtent durant la scène 2 du Prologue, quand Siegfried, vêtu d’un complet veston noir et d’un imperméable, s’apprête à voyager sur le Rhin à bord d’un ridicule petit canot vert pomme en matière plastique et le traîne derrière lui à grand bruit, suscitant les railleries de la salle. Durant l’interlude orchestral, nouvelle incongruité : sous l’escalier du Walhalla vu de profil, nous découvrons Gutrune, engoncée dans un tailleur rouge à jupe courte serrée, essuyant avec un chiffon les longues tables vides d’une brasserie très germanique. De jeunes filles, vêtues d’un costume traditionnel rouge vif3, dansent dans la salle déserte sur la musique du voyage de Siegfried sur le Rhin, allusion aux nombreuses fêtes populaires organisés par le troisième Reich et mentionnées dans le beau texte de Thomas Mann, La fin-1945, publié dans le programme4. Cette interprétation réductrice du Crépuscule des Dieux, déjà vue cent fois sous d’autres formes, jure totalement avec la partition.
 
Enfin, notre irritation grandit à l’acte III durant le récit de Siegfried, quand les acteurs du drame quittent la scène les uns après les autres, chœurs des chasseurs inclus. Elle augmente encore avec la mort de Siegfried, inscrite sur l’imperméable fatal5. Et elle atteint enfin son apogée quand Brünnhilde se retrouve seule sur la scène vide avec le cadavre de Siegfried, sans personne à qui s’adresser pour préparer le bûcher. Le cataclysme final se réduit à une projection vidéo de flammes en expansion, puis à l’exécution méthodique, par une main géante armée d’un pistolet, des héros qui fuient le Walhalla embrasé, ce qui fausse radicalement la scène finale, où une humanité nouvelle devrait naître des ruines de l’ancien monde.
 
Comme dans Siegfried, Torsten Kerl est le grand sacrifié de la distribution. Il suit consciencieusement, à ses dépens, les indications du metteur en scène qui s’obstine à faire de lui un adolescent immature auquel ses expériences précédentes et l’enseignement reçu de Brünnhilde n’ont rien appris. La scène du Tarnhelm, copieusement huée malgré l’excellente prestation vocale, atteint au sommet du grotesque : parfaitement visible bien qu’il soit coiffé du casque de l’invisibilité, le héros se cache à moitié derrière Gunther et le suit dans ses pérégrinations, avant de prendre brièvement sa place pour violer Brünnhilde. Avec une intelligente économie des moyens, le chanteur conserve jusqu’au bout aisance et beauté de timbre, hors un léger accroc pour l’évocation du chant de l’oiseau. 
 
Iain Paterson incarne un Gunther de grande classe, sûr de lui, mais amical, apprécié de ses sujets, que la trahison de Siegfried métamorphose en son contraire. Son baryton basse wagnérien, ample, stable, chaleureux, se teinte de noirceur au troisième acte. L’Alberich de Peter Sidhom, en grande forme vocale, ne démérite pas depuis Rheingold. Quant à Hans Peter König, basse profonde au magnifique timbre de bronze que nous avions pu admirer récemment en Sarastro à la Deutche Oper am Rhein6, sa saisissante interprétation de Hagen remporte tous les suffrages.
 
Katarina Dalayman, excellente en scène, a encore progressé depuis Siegfried. Elle fait preuve d’une vaillance qui ne faiblit jamais, la voix reste souple, nuancée et la beauté de son monologue final « Starke Scheite schichtet mir dort »7 fait oublier l’inadéquation de la mise en scène par rapport à son texte. La prestation de Sophie Koch en Waltraute est très applaudie. Elle a acquis la maturité vocale du rôle et l’excellente direction d’acteurs de Günter Krämer dans cette scène précise, la met bien en valeur. Nicole Piccolomini (Première Norne, Flosshilde)et Caroline Stein (Woglinde) sont égales à elles-mêmes. La voix mûre de Daniela Sindram (Deuxième Norne, Wellgrunde), s’harmonise en revanche mal avec celles de ses compagnes.
 
Le triomphe unanime fait à Philippe Jordan au baisser de rideau est largement mérité. Les instrumentistes se surpassent sous la baguette inspirée de leur chef auquel l’on reproche parfois indûment de rechercher la beauté du son aux dépens de l’expression dramatique. Aucun pathos certes, mais une attention toute particulière aux moments élégiaques qui vont se raréfiant et que la lenteur maîtrisée des tempi rend particulièrement émouvants. Le contraste avec le cataclysme final n’en est que plus impressionnant, et l’évocation musicale du déferlement des eaux du Rhin sur les débris fumants du Walhalla, invisibles sur scène où l’écran vidéo s’est éteint, compense largement la pauvreté visuelle. Si Günther Krämer veut sauver la mise lors de la reprise globale de la Tétralogie en 2013 à l’Opéra Bastille, il lui faudra améliorer considérablement la plupart des scènes de Götterdämmerung.
 
Elisabeth Bouillon
 
1 Ce globe apparaissait pour la première fois dans L’Or du Rhin, Wotan et les Dieux surveillant de ce poste d’observation la construction du Walhalla par les géants ; sa taille a ensuite diminué au fil de l’oeuvre.
2 Ce don de voyance est souligné à de nombreuses reprises, mais au finale, Hagen, après avoir arraché l’anneau au cadavre de Siegfried, est entraîné dans le Rhin par les trois ondines : paradoxalement il n’a pas su prévoir sa propre fin.
3 Rappelons que le rouge, dans cette production, est la couleur attribuée au peuple du Rhin.
4 Les grands oriflammes aux couleurs de Germania brandis par les géants dans Rheingold et les petits drapeaux agités à l’arrivée de Brünnhilde par les hommes d’armes des Gibichungen procèdent de la même intention.
5 Le malheureux héros, pourtant chasseur depuis l’enfance, n’a pas quitté le complet-veston dont il ne se sépare jamais mais il porte un imperméable au dos duquel Brünnhilde a cousu une grande et très peu discrète croix noire, à l’endroit où il est vulnérable.
6 Cf. notre article
7 « Dressez-moi un grand bûcher ».
 
 

 

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