Le sacre de Verdi

Il Corsaro - Busseto

Par Christophe Rizoud | dim 19 Octobre 2008 | Imprimer
Giuseppe Verdi (1813 – 1901)
Il Corsaro
Melodramma tragico in trois actes
Livret de Francesco Maria Piave d’après le poème de George Byron : « The Corsar »
Mise en scène, Lamberto Puggelli
Décors, Marco Capuana
Costumes, Vera Marzot
Lumières, Andrea Borelli
Corrado, Bruno Ribeiro
Medora, Irina Lungu
Seid, Luca Salsi
Gulnara, Silvia Dalla Benetta
Selimo, Gregory Bonfatti
Giovanni, Andrea Papi
Un eunuco, Angelo Villari
Uno schiavo, Angelo Villari
Orchestre et choeur du Teatro Regio di Parma
Direction musicale, Carlo Montanaro
Festival Verdi, Teatro Verdi, Busseto, 19 octobre 2008, 15h30
  

Autant la Giovanna d’Arco parmesane dressait deux jours auparavant un tableau inquiétant du chant verdien, autant Il Corsaro, un des autres opéras de l’édition 2008 du festival Verdi, laisse entrevoir des lendemains plus souriants avec une distribution alerte dont la jeunesse est la première des qualités : des artistes au physique idéal ; des voix éclatantes de santé.
Bruno Ribeiro, beau ténor à l’émission centrale, se présente raide dans le premier air de Corrado, « Ah ! si ben dite », mais une fois le trac surmonté retrouve un semblant de souplesse sans rien perdre de sa virilité, ni de sa vaillance y compris dans l’aigu. A la clef un « Eccomi prigionero » d’une juste mélancolie.
Luca Salsi, baryton avec du souffle, de l’aigu et du mordant qui se régale à jouer les méchants, ne fait pas toujours dans la dentelle mais l’énergie de son Seid est contagieuse.
Silvia Dalla Benetta s’impose en Gulnara. Le rôle est pourtant ingrat – elle est la bonne poire de l’histoire – et exigeant avec son ambitus de deux octaves, ses nombreux contre-ut et ses coloratures impossibles. Prouesse technique donc mais aussi séduction d’une voix longue, colorée et d’un chant habité qui parvient à intéresser dans les moments les plus faibles (l’aria di sortita « Ne sulla terra ») et qui passionne dans les passages plus inspirés (le 3e acte).
Seule la Medora d’Irina Lungu, incapable d’ornementer le fameux « Egli non riede ancora », l’air le plus connu de la partition parce qu’interprété par Maria Callas dans le volume II de ses « Verdi arias » (EMI), laisse sur sa faim. La Callas ne s’y montrait pas sous son meilleur jour mais les problèmes qu’elle rencontrait en 1964 (date de l’enregistrement) semblent mineurs par rapport à ceux qu’affronte aujourd’hui la cantatrice moldave : registres disjoints, erreurs d’intonation, vocalisation scolaire, fausses notes. L’onctuosité du timbre et la sensibilité de l’interprétation aident à redresser la barre dans le duo qui suit, « Tornerai, vano è il duol », et dans le poignant terzetto final, prémonition géniale d’Il Trovatore, de Rigoletto et de La Forza del Destino.
Plus encore que la distribution, c’est la mise en scène de Lamberto Puggelli qui fait le prix de cette production. Il Corsaro est connu pour être l’un des opéras les moins intéressants de Verdi qui le composa en 1848 sur le coin d’une table, vite fait, mal fait afin d’honorer un engagement pris trois ans auparavant avec l’éditeur Francesco Lucca. Le livret ne vaut que par son romantisme exacerbé ; l’intrigue relève de l’anecdote. A partir de ces obstacles a priori insurmontables, Lamberto Pugelli construit un spectacle qui réalise l’exploit de ne jamais ennuyer, au contraire. Scénographie vivante, fluide malgré la petitesse du plateau. Esthétisme, lumière rouge chez les musulmans, bleue chez les corsaires qui rappelle l’immensité de l’océan ; décors aux tonalités maritimes – comme si la pièce se déroulait sur un bateau – avec des cordages qui rythment l’espace et suggèrent aussi bien le pont du navire que les barreaux de la prison.
Ce qui rend aussi ce Corsaire unique, ce sont les lieux dans lequel il est représenté, le petit Teatro Verdi de Busseto : lieu de mémoire – le compositeur refusa d’y mettre les pieds mais Toscanini y célébra en 1913 le centenaire de sa naissance et Muti celui de sa mort en 2001 – lieu magique dans lequel le temps semble s’être arrêté même si, revers de la médaille, l’exiguïté de la salle rend difficile le contrôle du volume sonore. La direction de Carlo Montanaro s’y sent parfois à l’étroit là où ailleurs elle relèverait de l’évidence. L’Orchestre et les chœurs du teatro Regio de Parme montrent encore une fois que ce répertoire leur est génétique. Portée par l’esprit des lieux, la musique coule à flot, généreuse, immédiate comme le vin des trattorie voisines et le public devient inflammable. Le sol dièse aigu de la cabalette de Seid « S’avvicina il tuo momento » tenu forte avec point d’orgue déclenche l’incendie. Les applaudissements interrompent le spectacle, les cris fusent. Luca Salsi, d’un froncement de sourcil, fait signe au chef, bisse l’air et renouvelle l’exploit. Verdi en ses terres est roi.
Christophe Rizoud

 

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