Ô combien familier du langage baroque, puisque fort d’une expérience de plus de vingt ans d’écriture visant à compléter des œuvres qui nous sont parvenues de façon fragmentaire (Haendel, Vivaldi, Galuppi, Bach …), Thomas Leininger enseigne à la Schola cantorum basiliensis, lieu saint de la musique baroque. A la demande du Festival Haendel de Karlsruhe, il composa en 2012 cet ouvrage singulier, sur un livret de Cédric Costantino et Tina Hartmann, qui nous est offert dans une nouvelle version française conçue par le premierr, Myrielle Schnewlin et Thomas Leininger. Le choix de Leonardo García Alarcón, à la Cité Bleue (1) dont il suscita la création il y a maintenant plus d’un an, réjouit et interroge. On est toujours impressionné par les approches renouvelées qu’il propose. Non content de ressusciter les musiques anciennes, Leonardo García-Alarcón se fait maintenant paléontologue et rêve de la possible résurrection des dinosaures en nous proposant un spectacle hors du commun, décalé, au propos humoristique, qui s’adresse à la fois à un public enfantin (une fable amusante) et aux adultes à travers une réflexion philosophique et une satire sociale d’une rare pertinence. Par-delà le message du livret original, la musique qu’il suscite justifierait à elle seule d’écouter et de voir ce spectacle.
Au prologue, ce ne sont pas les dieux et déesses qui introduisent l’action, mais Darwin, qui dialogue avec son iguane domestique pour nous entraîner dans une fable : l’histoire des dinosaures au temps précédant le déluge. Nous changeons d’ère. Autour du roi Tyrannosaure, les dinosaures jouisseurs insouciants – métaphore des milliardaires vaniteux et repus – courent à leur perte, alors que l’agence de voyage de Noé invite les espèces dans son arche avant le cataclysme. Struthiomimus, d’humble condition, amoureuse dédaignée, exprime sa rancune l’endroit de ses congénères dinosaures. Les mammifères embarquent, tout en commerçant. Ayant acquis une montre, Struthiomimus découvre que c’est l’heure du départ. L’orage menace et les dinosaures se dirigent vers l’arche, mais il est trop tard, le cadran solaire ne vaut pas la montre à quartz. Malgré une plaidoirie en latin, et le combat de deux rivaux, Noé se montre inflexible. L’iguane leur donne une ultime chance s’ils parlent d’une seule voix. Struthiomimus, à bord de l’arche, interrompt le combat : seule la musique est universelle. Les dinosaures entonnent alors un De profundis (2) qui émeut Noé et les mammifères. Embarrassé, Noé évoque une herbe des fonds marins qui donne la vie éternelle. L’un d’eux la rapporte, tous la mangent et les mutations s’opèrent. Les dinosaures se font volatiles… les espèces se réconcilient. Darwin et son iguane tirent la moralité avant que l’opéra s’achève sur un arc-en-ciel, qui signe l’harmonie retrouvée. Un grand spectacle, où tout fait sens, qui réunit les espèces, la science et la poésie, pour une ode à la vie.
La mise en scène de Julien Condemine tire pleinement parti de l’espace scénique et d’un décor simple et fonctionnel. Les éclairages signés Sylvain Séchet nous permettent de nous envoler comme de nager dans les abysses, retrouvant la magie des machineries baroques. Quant aux costumes de Sylvain Wawrant, mêlant taxidermie et récupération, leur invention réjouit petits et grands. La dramaturgie de Margaux Blanchard, une direction d’acteurs efficace participent à la réussite. Gestes et mouvements, très travaillés, confèrent une vie constante au propos. L’essentiel repose sur l’écriture musicale, particulièrement aboutie. Elle emprunte au baroque comme au style galant, qui lui succède, et il faut saluer le talent du compositeur, qui écrit une œuvre originale, loin du pasticcio. Ainsi, la tempête, la déploration, si souvent illustrées il y a trois siècles, sont bien présentes sans jamais renvoyer à tel ou tel. Les formes, du récitatif, de l’aria da capo aux ensembles les plus complexes, l’ornementation, les traits virtuoses, tout est là. La seule réserve réside dans le livret français, souvent affligeant. On attendait des Meilhac et Halévy mêlant Quinault à Boby Lapointe, pour une langue drôle, facétieuse et grave. Las, la réécriture du livret s’avère artificielle, laborieuse, d’une prosodie parfois malencontreuse. Le potentiel que recèle l’histoire n’est que faiblement exploité, dans un français frelaté. L’artifice limite la verve comme l’émotion, bien présentes musicalement. L’ouvrage mérite beaucoup mieux.
La Cappella Mediterranea, renouvelée, jeune, d’une quinzaine de musiciens, en formation Mozart, est dans son élément. Tous les codes, formes et procédés d’écriture baroque sont mis à profit pour traduire les situations dramatiques et les émotions de chacun. Si le clavecin n’est pas perceptible, on entend un glockenspiel, qui renvoie à la Flûte enchantée, deux clarinettes, fort habiles et colorées, dont la présence surprend et réjouit, les cors, sans oublier les percussions (on ne citera pas tout), c’est un régal. Jamais les bruitages ponctuels, opportuns, ne sont envahissants. La direction imprime la vigueur comme la poésie, toujours soucieuse du chant. Leonardo García Alarcón a réuni une pléiade de quatorze jeunes chanteurs, de toutes origines, partageant leur goût pour la scène et la musique baroque. On ne citera que les rôles les plus exigeants. Mariana Da Silva Ferlita est l’iguane qui conduit la danse : son à-propos, son bon sens comme son impertinence séduisent. Quant à son chant, servi d’une voix sûre, épanouie, d’une autorité naturelle, charmeuse, c’est un bonheur dès son arioso initial, et cela durera jusqu’à ses deux duos du dernier acte. Autre belle pointure vocale, Valérie Pellegrini, au mezzo chaleureux, qui incarne la rebelle Struthiomimus. Son chant couvre toute la palette expressive, de sa révolte à sa déploration (« ô tourment, ô douleur »). Le morceau de bravoure, indissociable du parti pris baroque, est confié à Charles Sudan, contre-ténor remarquable, pour le rôle d’Anatosaurus, seul sage parmi les courtisans dinosaures. Dans une forme vocale somptueuse, il se joue des traits les plus redoutables, la voix est longue, ductile, colorée. Velociraptor, prédateur véloce comme l’indique son nom, ambitieux et vindicatif, est Oscar Esmerode, dont l’émission, arrogante, mordante, correspond idéalement au jeu. Le Darwin / Noé de Sebastià Peris a la noblesse du port et de la voix. L’autorité suffisante et versatile de Tyrannosaure Rex revient à Raphaël Hardmeyer dont la pédante oratio latine est un régal. Un mot du rat, vendeur à la sauvette, Bastien Masset, savoureux. Il faudrait citer toutes et tous, car les ensembles, d’une rare exigence vocale, sont nombreux, et chacun relève d’une prouesse.
Merci à elles et à eux, chanteurs et instrumentistes, auxquels on doit l’émotion de ce spectacle pétillant d’intelligence, même desservi par des textes médiocres.
1. La Cité bleue, salle à l’équipement ultra-moderne, de taille modeste (301 places, toutes aussi confortables acoustiquement, visuellement que physiquement), avec une vaste fosse, et un beau plateau, autorise pratiquement tout, du récital à la production lyrique. 2. La version originale usait du choral Aus der Tiefe, qui en est la traduction, plus familier aux auditeurs germaniques que le De profundis à nous autres. Pourquoi avoir préféré le De profundis à sa traduction française, ou au choral allemand ?

