Les deux font la paire

Linda di Chamounix - Barcelone

Par Antoine Brunetto | dim 08 Janvier 2012 | Imprimer
 

 

Créée à Vienne en 1842 avec un succès considérable, Linda di Chamounix se présente avec le recul comme un « best of » de Donizetti, un mélange plus ou moins abouti de Don Pasquale et de Lucia de Lamermoor. On y trouve notamment un barbon libidineux qui tire l’œuvre vers l'opéra buffa façon Rossini et une scène de folie qui n'a pas grand-chose à envier à sa cousine écossaise.

 

Le livret, adapté d’une pièce d’Adolphe-Philippe d’Ennery et de Gustave Lemoine La grâce de Dieu, raconte les amours contrariées de Carlo, jeune homme de bonne famille, et de Linda, fille de modestes métayers de Chamonix, obligée de s'enfuir à Paris pour échapper aux assiduités du Marquis de Boisfleury. Là, entretenue en tout bien tout honneur par Carlo (qui a – ne nous demandez pas comment ! – retrouvé sa trace), elle est maudite par son père qui la croit dévoyée puis trahie par son amant qui se voit contraint par sa mère d'en épouser une autre. La pauvrette en perdra la raison. Mi Manon avec cette fuite organisée vers Paris, mi Traviata par sa dimension sociale, Linda souffre surtout d'un troisième acte aux ficelles un peu distendues. Lieto fine oblige, quarante minutes lui sont nécessaires pour retrouver miraculeusement ses esprits, lorsque, de retour à Chamonix, Carlo lui annonce que sa mère consent finalement à leur union.

Ainsi assise entre deux chaises, cette « comédie larmoyante » laisse peu de latitude au metteur en scène, fût-il Emilio Sagi dont on connaît pourtant l'exubérance et l’imagination. Résultat: un spectacle plus élégant qu'original, des décors immaculés d'un classicisme épuré, une transposition habile au début du 20e siècle et des costumes qui transforment le dernier tableau en l’un de ces pique-niques blancs estivaux qu’affectionne aujourd’hui la gentry parisienne.

Le mélange des genres laisse également Marco Armiliato à court d'arguments. Le premier acte en particulier souffre de baisses de tensions dont on cherche l'explication. Quelques fulgurances – la scène de folie – ne rattrapent pas des duos apathiques (entre Antonio et le Préfet surtout), et certaines complaisances (tempi étirés jusqu'à l'ennui) vis à vis de certains interprètes (il faut bien qu’il soit beau, notre Juan Diego !). Plus que l'orchestre, parfois imprécis, on admire la préparation et la qualité des chœurs, à rendre jaloux nombre de leurs homologues européens.

Heureux les catalans, décidément, qui, pour une œuvre aussi rarement représentée, bénéficient de deux distributions de qualité : l'une, locale, menée par Mariola Cantarero et Ismael Jordi, l'autre, plus prestigieuse, réunissant Diana Damrau et Juan Diego Flórez.

Le premier cast présente l'avantage de combiner idéalement les deux dimensions de l'ouvrage : sérieuse et bouffe. Paulo Bordogna, entre Louis de Funès et Charlot, est inénarrable en marquis de Boisfleury. Le baryton italien qui avance en terrain conquis dans ce rôle quasi rossinien nous a même semblé plus scrupuleux vocalement qu'en d'autres circonstances, car l'acteur, aussi pitre soit-il, ne prend jamais le pas sur le chanteur. Le contraste avec Bruno de Simone, beaucoup moins drôle le lendemain, n'en est que plus flagrant. Amputé de son versant comique, l’opéra semiseria laisse un goût d’inachevé.

Autre atout de cette première distribution : Fabio Capitanucci qui dame le pion à Pietro Spagnoli. Question de tenue, de métal, de volume, de style tout simplement.

À l'inverse, il n'y a pas photo entre Silvia Tro Santafé et Ketevan Kemoklidze. La mezzo espagnole fait la différence dès les premières notes chantées en coulisse : l'homogénéité, autant que la force de l'aigu, placent le petit savoyard et sa rengaine lancinante au premier plan.

De même le préfet de Simon Orfila ne fait qu'une bouchée de Mirco Palazzi habillé d'une soutane trop ample pour sa voix aujourd'hui. Le trait chez Orfila peut sembler noirci à outrance (il Prefetto n'est pas il Grande Inquisitore) mais la jouissance sonore éprouvée excuse largement le hors sujet dramatique.

Le duel de ténors tourne vite en faveur de Juan Diego Flórez. On pourra toujours s'agacer de certaines afféteries, de choix de tempi destiné à mettre en valeur le souffle au détriment du drame. On pourra aussi critiquer un jeu de scène souvent réduit à un face à face avec le public dans une posture convenue. La plénitude du timbre et la projection restent impressionnantes.

Avec des moyens moindres - voix plus pauvre en harmoniques, aigus moins percutants - mais une crédibilité scénique supérieure, Ismael Jordi réussit tout de même quelques beaux effets, notamment la conclusion de son air par un aigu diminuendo qui met le feu à la salle.

Impossible enfin de départager les deux titulaires du rôle-titre. A chacune ses forces et faiblesses, même si l’une et l’autre, cueillies à froid par le redoutable « O luce di quest’anima », ratent leur entrée. Diana Damrau, soprano colorature qui, à l’exemple de certaines consœurs, tente à présent d’élargir son répertoire, se trouve souvent démunie quand l’écriture sollicite le grave et le bas medium. Autres inconvénients de ce type de voix montée en épingle : une puissance limitée et une palette de couleurs réduite. D’une prudence surprenante dans l’aigu, le chant n’en reste pas moins remarquablement conduit, la ligne irréprochable, la vocalise déliée et l’interprétation très engagée. Faut-il d’ailleurs voir dans cet investissement dramatique parfois exagéré une nouvelle preuve de l’influence d’une célèbre consœur ?

Le cas de Mariola Cantarero est différent. La voix possède une étoffe plus riche avec dans le timbre des moirures qui nous semblent davantage en adéquation avec le bel canto romantique. La technique, hélas, apparaît bien aléatoire : large vibrato, même si rapidement contrôlé, et aigus en force souvent fâchés avec la justesse et toujours astringents. Restent certaines notes filées, miraculeuses, qui nous rappellent que la cantatrice marche ici sur les planches de Montserrat Caballé. Dans le foyer, une exposition célèbre les 50 ans au Liceu de la fameuse soprano catalane. On attend toujours la relève.

 

Antoine Brunetto et Christophe Rizoud

 

 

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