Les sublimes monstruosités de Madame Gruberova

Norma - Bruxelles (Bozar)

Par Philippe Ponthir | ven 02 Avril 2010 | Imprimer
Une nouvelle fois, la sublime salle Horta se remplit exhaustivement pour ce qui devait être la grand-messe annuelle du Bel Canto romantique dans la capitale (1). En fait, production de l’opéra national, cette Norma concédée au bon peuple, se verra pour sa titulaire sans doute, accueillie pour la première soirée, sur la scène du théâtre de La Monnaie. Le chef d’œuvre de Bellini a déjà été produit  à l’Opéra Royal de Wallonie et à l’Opéra des Flandres avec les moyens qui sont les leurs, mais, Norma à Bruxelles, vu l’ostracisme dont est victime un certain répertoire italien jugé indigne (2), est une rareté en soi. Le véritable évènement se définira par la venue rarissime de la Diva slovaque, Edita Gruberova, au crépuscule glorieux et fantasmé d’une mythique carrière.
Une fois encore confiée aux bons soins de Julian Reynolds, nous nourrissions les plus grandes craintes sur le sort déjà funeste de cette Norma, suite à ses prestations dans Elisabetta, Regina d’Inghilterra de Rossini  (3) et plus récemment, Lucia di Lammermoor (4). Le chef dépassa toutes nos espérances. Dès le mur de bruit assourdissant de l’ouverture, nous comprîmes que ce soir, nous n’entendrions pas la Norma de Bellini. Il est inutile de décortiquer le torrent de décibels sensé servir de drame, les aberrations des choix des mises en lumière, totalement en contre sens, l’absence de contrastes, des moments d’intimité, du lunaire enfin, le plus grave à nos oreilles, les derniers retranchements vocaux dans lesquels, il va repousser certains solistes. Reynolds, comme son collègue Pido, sert magnifiquement la cause des détracteurs du Bel Canto romantique, qui ne voient dans cette musique, qu’effets pompiers à trois francs six sous. Primaire pour ne pas dire vulgaire, ce type de choix porte la responsabilité de la perversion du goût d’un public à la mémoire courte et à la curiosité lobotomisée. Dans de telles mains, l’orchestre et les chœurs nationaux reflètent une bien triste image de leur talent respectif. Les comprimari n’offrent que satisfaction. Nous retrouvons toujours avec un immense bonheur, la rayonnante personnalité de Carole Wilson. Son charisme donne un relief inattendu à la modeste part dévolue à une Clotilde d’une belle humanité et d’une réelle émotion. Le Flavio de Carlo Bosi se voit également conférer un relief rare dans ce type d’emploi, belle tenue et émission saine seront au rendez-vous. Impression mitigée pour l’Oroveso de Giorgio Giuseppini. Nous avons eu plus d’une fois, l’occasion de décrire l’immense talent de cette superbe basse chantante (4 & 5). Sans démériter, Giuseppini ne trouve ni en ce rôle, ni en cette soirée, les réelles occasions de briller ou mieux, de convaincre. Longtemps relégué aux basses usées et râpeuses voire aux «maris de», Oroveso, dans son paternalisme d’un bloc, n’a pas été choyé par Bellini. Disons-le, le rôle dans ses interventions souvent en fusion avec les chœurs, est ingrat. La basse italienne possède une voix aux dimensions humaines, la projection est belle mais pas insolente, elle brille surtout - d’ordinaire - par un art du chant qualifié en ses nuances et son phrasé. Encore faut-il collaborer avec un chef qui entende ces qualités et ressente  l’envie de les mettre en valeur, quitte à remettre en cause, une vision égoïste. Giuseppini sera le premier à lutter contre les abrutissements sonores de Reynolds. Vu l’écriture de son rôle, la partie était perdue d’avance. Giuseppini n’aurait pas dû entrer dans cette compétition déloyale et exercer son métier comme il le fait si bien d’ordinaire. Malheureusement, force est de constater qu’en voulant passer cette masse de bruit, la basse violente ses beaux moyens, offre une voix émaillée d’interférences déplaisantes et par conséquent, de son Oroveso, une vision psychologique peu fouillée. Pollione sera exécuté par Zoran Todorovich. Le viril ténor serbe, est à Bellini, en matière de finesse ce que Bonisolli fut à Verdi (l’aigu en moins). Le ténor laisse auditivement traumatisés, les dix premiers rangs du Bozar. Todorovich a une voix d’airain, volume décapant pour une voix dont je vous laisse deviner la belle eau. Plus monolithique que le menhir derrière lequel il se dissimule, son Pollione frustre et unicellulaire tentera deux nuances piani en cours de soirée. Soutenue par une souplesse d’émission remarquable, elles se solderont à une imitation inconsciente des humoristiques Pêcheurs de Perles d’un Alagna falsettiste. Pollione en chanteur de Mexico, pourquoi pas ? Le grand mérite de Todorovich est surtout de conserver depuis pas mal de saisons, un rôle dont plus personne ne veut. Bellini n’en demandait pas tant. Dieu merci, l’apparition du beau contraltino de Silvia Tro Santafé va nous mettre quelque baume au cœur. Après une belle impression dans La Cenerentola (6), la cantatrice espagnole sera la seule à servir Bellini ce soir. Contre vents et marées, elle tentera d’expliquer au public ce que Bel Canto signifie. Humble, parée seulement d’un instrument d’une longueur insoupçonnée (les différents contre ut d’Adalgisa seront au rendez-vous glorieusement, tenant la dragée haute au rôle titre), avec ce vibrato serré si particulier des rossiniennes fréquentant Barbiere ou l’Italiana, avec cette pulpe dans un timbre nourri, Tro Santafé enlève sa novice du giron des Adalgisa matrones. Jeune femme crédible, idéaliste, sa soirée sera remarquable de bravoure, de contrastes et d’évolution psychologique.
Et paru Edita Gruberova… A quelques encablures de sa retraite désormais annoncée, la Diva semble sortir des terres sécurisées de Vienne, Munich et Barcelone où elle convie ses fidèles pour célébrer son culte. Ce culte ainsi que son rang,  sont mérités et il suffira de jeter un œil au site de sa première admiratrice (7) pour se remémorer le parcours mythique explorant et explosant tous les records depuis plus de quarante ans. Avons-nous entendu le rôle créé par la Pasta, voulu par un compositeur, fantasmé et parfois sublimé par quelques-uns des plus glorieux gosiers de ce siècle ? Non. Avons-nous assisté vocalement à une des bonnes soirées dont Madame Gruberova détient encore régulièrement la maitrise à l’image de son récent récital parisien ? Non. Et pourtant, avons-nous été déçus de notre voyage ? Non plus. Dans le cas de Madame Gruberova, un chroniqueur pourrait rédiger de la même soirée  et de manière tout aussi plausible, un compte rendu élogieux ou incendiaire. Tout dépendra de ses priorités. Dès le Casta Diva, nous dûmes également faire le deuil du rôle titre. Et pourtant, même si nous n’avons pas entendu une Norma, Madame Gruberova s’est avérée fascinante dans ses monstruosités vocales. Comment exprimer ce calme olympien, ce charisme incompréhensible devant cette allure commune, un timbre miraculeux de jeunesse, cette technique germanique de colorature, cette capacité pulmonaire à défaut de vrai soutien dans le sens italien du terme, cet impact à partir du sol aigu dans la lame acérée d’un aigu qui ne se dérobe à aucun moment, cette résistance physique ? Gruberova a bien du mérite ce soir. Car elle ne pourra compter sur le soutien amoureux d’un Friedrich Haider connaissant les moindres faiblesses de son instrument. Nous sommes convaincus qu’avec l’aide de son mari, Gruberova, dans son combat contre Reynolds, n’aurait pas été réduite à de telles extrémités et notamment, aurait contrôlé une justesse défrayant la chronique tout au long de la soirée. De par ses déplacements de larynx en ascenseur (technique germanique dont Miliza Korjus fut une adepte célèbre), Gruberova n’a jamais été un modèle de justesse. Cette technique dont l’aigu et suraigu reposent sur un positionnement haut du larynx, met rapidement à mal la stabilité du son. Il donne à entendre également ce fameux phénomène d’ascenseur chaloupé pendant le déplacement du larynx, ce qui bien entendu, dans l’opéra italien est une aberration qui aura longtemps fait bondir un certain Sergio S. Cette technique consomme beaucoup moins d’air que la technique italienne du soutien purement diaphragmatique, il donne donc également aux rares survivantes l’exerçant, cette impression surthoraxique. Il faut en effet, une résistance laryngée hors normes pour appliquer à long terme cette technique, Gruberova possède cet instrument.  La fraîcheur et l’impact de l’aigu s’expliquent eux par l’utilisation que Gruberova fait de la couverture du son. Le célèbre coperto. Là où le commun des mortelles commence à couvrir, Gruberova ne le fait pas, conservant donc une blancheur tout virginale. En action, Gruberova dans toute la science de son métier est passionnante à observer, dans sa détente, dans son cran à toutes épreuves mais aussi, dans ses tricheries pour se dépêtrer des profondeurs d’une tessiture qu’elle n’a jamais possédé. Sprechgesang dans un grave inexistant, sanglots, phrasés aberrants, le surréalisme est atteint lors d’un « In mia man » sans doute unique dans l’histoire du chant… Et pourtant, tout en décidant d’entendre Bellini et Norma un autre soir, on pardonne tout à Gruberova, car Gruberova par Gruberova est une expérience unique de générosité, de panache et par instant, ces étincelles de divinité, ces sons fabuleux dont on se dit qu’il est impossible qu’un être humain en soit la source. Quel dilemme vous nous causez madame Gruberova ! Nous conseillons à tous d’aller au moins une fois vous applaudir dans de bonnes conditions tant qu’il est encore temps. Il est indéniable qu’en tant que phénomène vocal, vous appartenez déjà à l’histoire du chant. Néanmoins, il est tout aussi avéré que vous aurez largement participé à la nouvelle décadence frappant les grandes œuvres de maîtres comme Bellini ou Donizetti, ouvrant par vos excès, la porte à bien des mutilations. Nous gardons espoir, car après tout, c’est dans semblable désert, qu’à l’aube des années cinquante, une certaine Maria Meneghini Callas incarna sa première Norma…

Philippe PONTHIR
 
(1) Et à notre connaissance, la dernière jusqu’à nouvel ordre. Ce rendez-vous annuel était devenu quasiment institutionnel pour les nombreux inconditionnels de Romantisme italien. Tout en offrant des circonstances atténuantes aux directeurs successifs de la Monnaie, dénigrant ce répertoire, il permit surtout au public bruxellois d’entendre des Miricioiu, Ricciarelli, Jo, Podles, Merritt, Blake des sommets. Apparemment, rien n’est prévu pour la saison prochaine, le public se consolera sans doute avec l’édition 2011 du Concours International Reine Elisabeth Chant en mai.
(2) http://new.lamonnaie.be/fr/opera/Opéra
Une fois encore, on appréciera les « équilibres » de répertoire de la nouvelle saison de La Monnaie.
(3) Cf Critique dans nos archives
(4) Cf Critique de Lucia di Lammermoor
(5) Cf Critique de la Sonnambula / Annick Massis
(6) Cf Critique de la Cenerentola
(7) http://www.gruberova.com/
 

 

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