Loin de la Volga

Katia Kabanova - Vienne (Staatsoper)

Par Clément Taillia | jeu 17 Novembre 2011 | Imprimer
 

 

Ne cherchez pas les rivages de la Volga dans le spectacle d'André Engel, vous ne les trouverez pas. Les barres d'immeubles et les palissades bancales sont le seul horizon concédé aux personnages de cette Katia Kabanova. Volontairement dénuée de poésie (sauf naturellement au II, où les amants se retrouvent sur un plan avancé qui les élève au-dessus du sol aussi bien que leurs sentiments les sortent pour un court instant, de leur condition), la scénographie déployée par Nicky Rieti  exploite avec un bonheur certain le réalisme sans fard qu'un Christoph Marthaler avait lui aussi utilisé, à Salzbourg et à Paris, de manière plus radicale encore. Comme toujours chez André Engel, le réalisme ne pointe jamais jusqu'aux audaces du Regietheater. On ne s'en plaindra pas : si les personnages semblent de prime abord moins odieux qu'ordinaires, la somme de leurs petites lâchetés et de leurs grandes compromissions finissent par faire tomber les masques, jusqu'à une image finale où Kabanicha, arrachant la bague du doigt de sa défunte bru, passe de la mégère mal apprivoisée au monstre qu'on la soupçonnait d'être depuis le début de la pièce, et telle qu'elle était apparue dans une vision cauchemardesque savamment orchestrée pendant le monologue de Katia au III. 

Au sein de cette galerie de portraits tous plus remarquablement caractérisés les uns que les autres, le personnage éponyme émerge à peine. Le paysage que nous dépeint le tandem Engel / Rieti est peu propice à la mise en valeur d'une héroïne. Est-ce pour cela que Janice Watson ne retient pas davantage l'attention, dans ce rôle bouleversant ? Si la soprano dispose d'une voix remarquablement saine, si son interprétation émeut, si son engagement, musical et dramatique, ne fait pas l'ombre d'un doute, Katia et son destin de jeune martyre ne nous prennent pas à la gorge : ce soir, elle n'est qu'un élément du décor.

 

Il faut dire que celui-ci inclut la Kabanicha de Deborah Polaski. Toujours aussi sculpturale, la soprano américaine troque de plus en plus souvent les grandes héroïnes qui ont fait son succès trois décennies durant (elle était encore Elektra, récemment, à Madrid) pour des rôles où son tempérament volcanique peut s'exprimer sans se heurter à une voix évidemment sur le déclin. Ce qu'il en reste (des aigus percutants, un art consommé du mot), combiné à la stature tragique de la dame, feraient presque « trop » pour un rôle qui n'en demande pas tant : Kabanicha, après tout, n'est pas Clytemnestre. Pourtant, Polaski s'en donne à cœur joie dans son tailleur de petite bourgeoise étriquée, et esquisse à grands traits un personnage haut en couleur, et finalement insaisissable : par quoi est mue Kabanicha ? Qu'est-ce qui la rend si impitoyable à l'égard de Katia ? Sans doute pas l'amour pour un fils auquel elle n'accorde pratiquement aucun regard de toute la soirée...

A ses côtés, c'est toute la distribution qui émerveille. A commencer par Klaus Florian Vogt, merveilleux Boris aussi beau que lâche, douce voix et fière allure de bellâtre provincial. Pendant solaire des tragiques Katia et Boris, le tandem formé par Stephanie Houtzeel (Varvara) et Gergely Németi (Kudras) est un vrai bonheur : elle a tout à la fois la beauté insouciante d'une jeune fille heureuse et la voix envoûtante d'une véritable star, tandis qu'il incarne avec charme et sincérité l'un des personnages les plus attachants de cette soirée. Le reste de la troupe, dominé par le Tichon de Marian Talaba et le Dikoj de l'impayable Wolfgang Bankl, est au-delà de tout reproche.

Émerveillement aussi dans la fosse, où Franz Welser-Möst attise un orchestre saturé de couleurs et déchaîné dans les interludes musicaux. On regrettera juste qu'il le soit tout autant lorsqu'il s'agirait de ne pas engloutir les chanteurs sous un maelström sonore quelque peu écrasant. Une soirée d'un tel niveau eût mérité une salle plus remplie et plus chaleureuse : les viennois seraient-ils rebutés par cette Katia Kabanova qui, en les amenant au cœur du drame, les éloigne un peu trop de la Volga ?

 

 

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