L'or, le cuivre et l'argent

Der Rosenkavalier - Paris (TCE)

Par Laurent Bury | mar 18 Mars 2014 | Imprimer
 
Le Chevalier à la rose n’est pas Le Trouvère, et il ne suffit pas pour le réussir de réunir les quatre plus belles voix au monde. D’une part, ce n’est pas tout à fait ce qu’exige l’œuvre, et d’autre part, il faut surtout que ces voix, surtout celles des trois dames, s’allient à la perfection. Pour son passage par le Théâtre des Champs-Elysées, le Bayerisches Staatsoper de Munich a su former un superbe alliage de métaux divers, dont l’entrelacement crée un bijou éblouissant. Malgré ou grâce à une modification essentielle de la distribution, l’or, le cuivre et l’argent étaient bien là, mais pas forcément là où on les attend. La voix de Soile Isokoski offre des teintes aussi cuivrées que le tissu de la robe qu’elle portait, avec une aisance remarquable dans le grave et un aigu chaleureux ; on a connu des Maréchales plus naturellement altières, plus distantes, et l’on croit volontiers celle-ci lorsqu’elle affirme se sentir encore la petite Rézi fraîchement arrivée à la cour. L’argent, on le trouvait dans le timbre de Cristiane Karg, divine surprise arrivée en dernière minute pour remplacer Mojca Erdmann initialement prévue : à part une Ann Trulove en octobre 2011 à Lille, cette jeune soprano allemande n’a jusqu’ici guère eu l’occasion de se produire en France, et l’on espère que ce retour inopiné au Théâtre des Champs-Elysées, après sa participation à des Saisons de Haydn en janvier 2012, sera suivie de bien d’autres prestations dont elle pourra régaler le publi parisien. Et la chanteuse en or, c’est évidemment Sophie Koch, même si elle porte ici la rose d’argent : à peine sortie de ses Werther new-yorkais, on retrouve la mezzo française dans un rôle qu’elle a interprété sur les scènes du monde entier et qu’elle retrouvera cet été à Salzboug, avec une aisance totale, aussi bien en jeune coq qu’en fausse Bécassine viennoise, et avec une projection insolente qui laisse augurer une splendide Genièvre du Roi Arthus l’an prochain. Cet Octavian avait déjà chanté avec cette Maréchale, notamment à Londres, mais les deux artistes découvraient une nouvelle Sophie : l’alchimie a parfaitement fonctionné, grâce à la variété des couleurs de leurs différentes voix, dont le mariage a procuré les plaisirs attendus.
La Roche dans la dernière reprise du Capriccio de Robert Carsen à l’Opéra de Paris, Peter Rose est un acteur incomparable : même pour cette version de concert, il incarne Ochs de bout en bout, autant qu’il le ferait en scène, et il profère les propos les plus odieux sans jamais perdre de vue le caractère aristocratique de son personnage. On pourrait néanmoins souhaiter un timbre tirant davantage vers la basse : les graves sont là, mais c’est l’ensemble de la voix qui pourrait être plus sombre. Autour de ces quatre piliers, une vraie troupe était présente. Alors que Celso Albelo avait un temps été annoncé, c’est Wookyung Kim qui incarne un chanteur italien presque tout en force, d’une voix extrêmement sonore. Baryton vigoureux, Martin Gantner nous change très agréablement des interprètes hors d’âge auxquels on a pris la mauvaise habitude de confier Faninal, et Christoph Stephinger est un Commissaire à la voix riche. Ulrich Reβ est un Valzacchi plus audible de prime abord que sa complice, mais il faudrait peut-être un jour confier ce rôle à un chanteur maîtrisant mieux l’italien ; après un premier acte où la voix paraissait un peu en retrait, Heike Grötzinger propose une séduisante lecture du message de Mariandel à la fin du deuxième. Quant à la direction de Kirill Petrenko, elle avance d’un pas conquérant, peut-être trop, d’ailleurs, et l’on regrette qu’à aucun moment le chef n’autorise aux musiciens qui lui obéissent au doigt et à l’œil le moindre abandon voluptueux : après une ouverture bien peu orgasmique, on admire la vélocité de la conversation en musique, mais l’on aimerait ici et là un soupçon de vulgarité, un rien de lourdeur qui fasse mieux ressortir encore l’or, le cuivre et l’argent.
 
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