Monolithique

Faust - Paris (Garnier)

Par Clément Taillia | mer 17 Mars 2010 | Imprimer
Composer un Faust en 2007 (Philippe Fénelon honorait, à l’époque, la commande du Capitole de Toulouse alors dirigé par un certain Nicolas Joel)… Voilà qui relève de la gageure, tant l’œuvre de Gounod, toute critiquable et critiquée qu’elle soit, a indéniablement marqué l’univers lyrique. On ne peut pourtant pas reprocher à Fénelon de s’isoler en son entêtement : Dusapin a également écrit en 2006 Faustus the last night, et a par ailleurs composé une Medea, se confrontant de ce fait à une des figures les plus fortes de l’Histoire de l’opéra. Les grands thèmes littéraires ou philosophiques, jugés, avec raison, immensément profonds et puissamment intemporels, ne cessent d’être repris, réactualisés, réappropriés. Mauvais départ pour Fénelon : son Faust est celui de Nikolaus Lenau, 24 scènes au verbe abondant, support difficile pour une œuvre vouée à la représentation scénique. Et mauvais détour, au bout du compte : car en définitive, qu’apprenons-nous sur Faust que nous ne sachions déjà ? Donner de ce mythe célébrissime un visage clairement pessimiste (et du reste tout-à-fait pertinent, là n’est pas le problème) ne suffit pas à le réinterpréter de manière suffisamment originale pour nous convaincre que ce Faust surnuméraire était absolument nécessaire. Egalement librettiste, Fénelon adapte considérablement l’œuvre de Lenau pour la ré-architecturer en deux actes, mais ces derniers nous ont semblé déséquilibrés. Le premier impressionne par son implacable cruauté (Faust rejette la science, puis la religion, puis le sexe, puis l’amour, et fait au total l’amère expérience que rien ne lui apporte jamais satisfaction). Mais le deuxième échoue dans sa volonté de paraître moins successif, plus progressif et révélateur de l’évolution psychologique dévastatrice du personnage. Le premier se souvient de Wozzeck, le deuxième voudrait évoquer Elektra. Partant d’un matériau initial très difficile à réorganiser pour la scène, Fénelon tire un livret brillant mais dont l’hétérogénéité rebute.
Paradoxe : alors que la dramaturgie nous apparaît inégale, presque éclatée, la musique sonne étonnamment monolithique. L’orchestre n’endosse que bien rarement le costume d’un protagoniste, ou même d’un commentateur ; il accompagne, sans faire de vagues, les voix dont Fénelon dit, dans le programme, que « ce sont elles, sans doute, qui sont l’essentiel ». Mais même pour ces dernières, le compositeur peine à varier les modes d’expression, les couleurs, les techniques. Engoncé fortissimo dans un Sprechgesang entêtant, le personnage de Faust aurait tout de même pu s’exprimer dans une langue (musicale, s’entend) plus élaborée… Systématiquement, les lignes vocales s’en vont vers le haut pour culminer dans des stridences toutes en forces. Le vrai amoureux des voix qu’est Philippe Fénelon ne parvient pas à explorer toutes les subtilités qu’il aurait été possible de tirer des chanteurs.
Dance ces conditions, ceux-ci ne montrent pas toujours la foi et l’enthousiasme qu’il faudrait aux protagonistes défendant une œuvre contemporaine. Dans le rôle-titre, Arnold Bezuyen se montre ainsi toujours un peu trop en retrait, de même que les femmes ainsi que l’excellent Eric Huchet, dont les apparitions sont peut-être trop brèves pour qu’ils développent de vrais personnages. Restent Robert Bork, Méphistophélès très percutant, et Gilles Ragon, idéal d’éloquence et de hauteur de vue dans le rôle bizarre de l’Homme-Görg, sorte de narrateur qui finit par devenir contradicteur puis double de Faust. L’Orchestre et les Chœurs de l’ONP, sous la direction experte mais quelque peu distancée, elle aussi, de Bernhard Kontarsky, mettent au service de l’œuvre une excellence qui frappe toujours l’oreille avec évidence.
Quant à la mise en scène de Pet Halmen, elle laisse aussi un souvenir mitigé. Le décor, composé essentiellement d’un gigantesque crâne humain qui figure autant le rocher où travaille Faust que l’abri sordide du diable, peut se mouvoir aisément d’une scène à l’autre grâce à des panneaux qui forment soit le cadre de scène soit, pendant une longue partie de l’acte II, une sorte d’échafaudage. Les lumières, volontiers crues, voire carrément éblouissantes, ajoutent à l’atmosphère glauque que dégage d’emblée la scénographie. Mais la direction d’acteur (symptôme, en cette première saison de Nicolas Joel ?) est décidément très peu fouillée, laissant trop souvent les chanteurs livrés à eux-mêmes, plantés sur le devant de la scène, faisant quelques pas par-ci ou par-là pour tromper l’ennui. On en bénirait presque le problème technique assez tenace qui a forcé les techniciens, au II, à pousser eux-mêmes un panneau récalcitrant : enfin un peu d’animation !
Le spectacle de Pet Halmen, en somme, est comme un avatar de l’œuvre de Philippe Fénelon : les ambiances assez frappantes qui s’en dégagent ne suffisent pas, les minutes aidant, à compenser une monotonie qui, peu à peu, s’installe dans l’assistance aussi sûrement que la désillusion prend possession de ce pauvre Faust…
 
 

 

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