Créée en 2022, la production des Noces de Figaro concoctée par Netia Jones revient sur la scène du Palais Garnier pour une série de représentations qui d’ores et déjà affichent complet. La popularité de l’œuvre justifie cet engouement mais pas seulement. Le plaisir de voir les interprètes vêtus de costumes dix-huitième comme autrefois y est sans doute pour beaucoup. De fait, la robe rouge de la comtesse est presque identique à celle portée par ce personnage dans la célèbre production de Giorgio Strehler que l’Opéra de Paris a reprise pendant quatre décennies. L’une des tenues du Comte également. Un hommage pour le moins habile à l’attention des mélomanes nostalgique. Mais en réalité, la metteuse en scène britannique situe l’action de nos jours dans les coulisses du Palais Garnier où l’on répète le chef-d’œuvre de Mozart, ce qui permet de savoureux jeux de scène où se mêlent les deux époques, comme par exemple Figaro qui téléphone ou le Comte qui pianote sur son ordinateur avec leur costumes d’antan. Dans cette optique, Suzanne exerce le métier d’habilleuse, Figaro, celui de perruquier, Don Bazile est chef de chant et Barberine un petit rat. Bartolo et Marceline font partie de l’équipe de direction, le comte et la comtesse étant les vedettes du spectacle. D’autre part, Netia Jones profite du ressort principal de l’intrigue, autrement dit le rétablissement du droit de cuissage par le Comte Almaviva dans le but de s’envoyer Suzanne, pour inclure dans son travail une dénonciation des violences faites aux femmes, tout cela en pleine expansion du mouvement #metoo. Ainsi, l’hommage du personnel à la fin de l’acte un se présente comme une manifestation féministe avec distribution de tracts à l’appui, et l’apparition du Foyer de la danse au dernier tableau rappelle les turpitudes qu’abritait ce lieu où les riches bourgeois venaient s’approvisionner en chair fraîche au dix-neuvième siècle. Pour le reste, les décors représentent une enfilade de loges dans lesquelles se joue l’intrigue principale au centre, et quelques scènes muettes signifiantes sur les côtés. Ainsi lorsque Figaro chante son air dans la loge centrale, on aperçoit dans celle de droite Basile qui harcèle une apprentie chanteuse. Plus tard, c’est le Comte qui lutine une jeune danseuse dans la loge de gauche. Le décor di troisième acte est constitué d’un gigantesque vestiaire sur trois niveaux, rempli de portants chargés de costumes. Des projections vidéo et quelques incrustations de phrases tirées de la pièce de Beaumarchais viennent compléter l’aspect visuel du spectacle. La direction d’acteurs, qui a sans doute été retravaillée en profondeur, multiplie les gags visuels, Netia Jones ayant voulu privilégier l’aspect comique de l’intrigue parallèlement à son message social.

Sans être exceptionnelle, la distribution a le mérite d’être homogène, tous les protagonistes étant bons comédiens dans l’ensemble. Franck Leguérinel campe un Antonio truculent. Nicholas Jones et Ilanah Lobel-Torres sont tous deux membres de la troupe de l’ONP, le premier est un Don Curzio tout à fait crédible, la seconde possède un medium charnu et une voix sonore qui ne passe pas inaperçue. Doté d’un timbre clair, Leonardo Cortelazzi est un Don Basile obséquieux à souhait. Monica Bacelli, impayable dans sa tenue de DRH énergique, campe une Marceline au timbre corsé et au volume sonore conséquent. Déjà présent en 2022, James Creswell, est doté d’une voix de bronze au grave profond, son Bartolo impressionne, notamment dans son air « La vendetta » chanté avec une vélocité et une précision sans faille. Léa Desandre faisait également partie de la première distribution, elle incarne un Chérubin tout à fait convaincant, sa gestuelle est bien celle d’un adolescent. Sa voix qui s’est étoffée et son legato souverain font merveille dans un « Voi che sapete » accompli. Gordon Bintner dispose d’une voix homogène mais peu nuancée. Plutôt raide sur le plateau, Il lui manque encore, pour être un Figaro convaincant, un soupçon de malice et de roublardise. Fine musicienne et comédienne subtile, Sabine Devieilhe, éblouit l’auditoire dans le rôle de Susanne. Son air du trois « Deh vieni » non tardar » est un modèle de style mozartien. Qu’il nous soit permis cependant de préférer dans cette page une voix au medium plus riche et consistant. Au deuxième acte, Hanna-Elisabeth Müller semble quelque peu extérieure à son air « Porgi amor ». En revanche, elle interprète « Dove sono » avec juste ce qu’il faut de nostalgie dans la voix, une ligne de chant élégante et une belle longueur de souffle. Dommage que dans la partie rapide les deux la aigus soient légèrement tendus. Christian Gerhaher est sans conteste le grand triomphateur de la soirée. Cet éminent interprète de lieder se révèle un excellent comédien, doté d’une vis comica irrésistible. Il campe un comte Almaviva agité et dépassé par les événements, quelquefois même ridicule, mais toujours « en chasse ». Au dernier tableau, Marceline, la DRH, déchire son contrat et le renvoie, au milieu de la liesse générale. La voix est bien projetée, le style idoine et son air « Vedro’ mentr’io sospiro » chanté avec la rage du dépit. On lui pardonnera un léger cafouillage dans les dernières mesures, tant sa prestation est admirable.
Toujours attentif aux chanteurs, Antonello Manacorda propose une direction souple, sachant maintenir un juste dosage entre les passages enlevés et les moments suspendus comme la partie lente de « Dove sono » . Les ensembles sont conduits de main de maître avec un sens aigu du théâtre.