Musique planante

Melancholia - Paris (Garnier)

Par Placido Carrerotti | ven 27 Juin 2008 | Imprimer
« Melancholia » est-il un opéra ? Si l’on s’en tient à une définition large, certainement : il y a de la musique, des chanteurs, un orchestre… Si l’on se réclame d’une définition plus restrictive (par exemple, une œuvre dramatique en musique), on est loin du compte : intrigue réduite à sa plus simple expression, quasi absence d’action, aucune évolution psychologique des personnages, des sentiments diffus ou non exprimés ; on est loin de la matière dramatique habituellement nécessaire.
Résumé : Le peintre Lars est le seul à apprécier sa propre peinture (il le répète pendant 10 minutes) ; il aime beaucoup Hélène, la fille de son logeur, et l’explique longuement (10 minutes de plus). Ce n’est pas au gout dudit logeur qui le chasse (10 mn). Lars passe l’acte II au Malkasten, une brasserie à la mode où il picole un peu trop : il est sujet à des hallucinations. Acte III : Lars revient vers Hélène, mais son père le chasse à nouveau (20 mn). Total : 1h30 ; calculer la durée de l’acte II.
Dans le genre « amours contrariées », on est donc loin des péripéties de Manon ! Pourtant, cet OVNI (Objet Vocal Non Identifié) n’en est pas moins attachant et se laisse déguster sans déplaisir.
D’abord grâce à une musique inventive (les répétitions n’affectent que le livret 1 ), mettant en particulier l’accent sur la spatialisation de l’orchestre et la recherche de sonorités nouvelles. Faiblesse récurrente de pas mal d’ouvrages contemporains, les voix sont ici traitées avec soin, sans dissonances excessives. Enfin, le style de Haas est personnel, très éloigné des resucées de la Nouvelle Ecole de Vienne 2.
Surtout, cette musique est finalement en totale adéquation avec le livret : elle traduit l’enfermement du personnage principal, sa difficulté à communiquer avec le monde qui l’entoure, cette espèce d’oppression douce dont il est finalement victime 3. L’absence d’action, les répétitions, les lenteurs, loin de constituer des faiblesses, sont en fait les conditions indispensables à la création de ce climat hypnotique.
Pour peu, donc, qu’on accepte de se laisser aller, l’ouvrage de Haas produit finalement une sorte d’effet « planant », un temps suspendu. Mais Garnier n’est pas Woodstock, et on peut comprendre l’ennui extrême de spectateurs autrement disposés, par exemple ceux avides de théâtralité. Et franchement, en supporterait-on 2 heures de plus sans drogues douces ?
La mise en scène plutôt statique et minimaliste de Stanislas Nordey est parfaitement en adéquation avec l’ouvrage (bien davantage que pour le Saint François de Bastille par exemple). Décors simples mais efficaces d’Emmanuel Clolus : 3 pans de murs noirs et un drap blanc qui peut symboliser l’œuvre inaccessible de Lars (quoique le vrai Lars était un authentique artiste). Costumes contemporains complétés de deux valises, dus à Raoul Fernandez. Eclairage spectral de Philippe Berthomé. Tout ça marche plutôt bien, mais fallait-il vraiment s’y mettre à quatre ?
Le plateau est correct sans plus. Otto Katzameier est convaincant vocalement et scéniquement en peintre prisonnier de ses obsessions. Melanie Walz en revanche, a bien de la chance que les grandes voix du circuit ne se précipitent pas sur ce genre d’ouvrage. Loin de rendre pleinement justice à sa partie elle se contente du service minimum, sans indignité mais sans en exploiter toute la matière. Les autres rôles sont un brin sacrifiés par le compositeur. Citons Johannes Schmidt, le père d’Hélène, bien chantant et un rien inquiétant ; le rôle d’Alfred est curieusement confié à un alto : Daniel Gloger m’a semblé un peu en retrait du niveau général.
Chœurs et orchestre sont remarquables sous la baguette précise d’Emilio Pomarico.
Au global, une création lyrique digne d’intérêt malgré ses quelques défauts : un ouvrage qu’il serait intéressant de revoir à nouveau sur cette scène pour mieux s’en pénétrer.
 
. Le livret de l’écrivain norvégien Jon Fosse est inspiré de son roman Melancholia I, lui-même inspiré de la vie du peintre Lars Hertervig (1830-1902). Un temps considéré comme fou incurable, il est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands peintres norvégiens. La mélancolie dont il est question est d’ailleurs celle dégagée par sa peinture.
. L’auteur de ces lignes est resté marqué à vie par une représentation de « Lear », ouvrage d’Aribert Reimann donné au Palais Garnier il y a plus de 20 ans
. Thématique qu’on pourrait d’ailleurs rapprocher de celle du « Prigioniero » de Luigi Dallapiccola, représenté il y a peu dans ces mêmes lieux.

 

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