N'est pas belcantiste qui veut

Semiramide - Montpellier

Par Emmanuel Andrieu | mar 30 Novembre 2010 | Imprimer
La figure mythique de la belle reine de Babylone, Semiramis (Semiramide en italien), au caractère cruel et violent, aux mœurs dissolues, souveraine à laquelle la légende (grecque) attribue crimes et actions d'éclat, n'a pas manqué d'inspirer maintes fois les artistes, notamment dramaturges et musiciens. Après les écrivains grecs et latins (d'Hérodote à Diodore), le grand poète Métastase s'en empara au 18e siècle pour une œuvre théâtrale créée en 1729, que mettront ensuite en musique des musiciens aussi célèbres que Vinci, Porpora, Jomelli, Traetta mais aussi Salieri, Cimarosa ou encore Sacchini et Glück... Néanmoins, c'est à partir de la tragédie qu'en tirera aussi Voltaire, datée de 1748, que Gioachino Rossini écrira sa partition, y trouvant l'intrigue plus simple (on n'ose imaginer ce que pouvait être la première "mouture" au vu de l'abracabrantesque histoire ici relatée...). Ecrite pour son épouse Isabella Colbran, l'opéra verra le jour en 1823 à la Fenice de Venise où l'œuvre reçut un accueil triomphal avant de gagner les plus grandes scènes d'Europe (Vienne, Milan et Londres dès 1824...). Semiramide restera surtout comme un des plus beaux opéras jamais écrit par le Cygne de Pesaro mais aussi comme son dernier ouvrage créé en Italie, Rossini rejoignant peu après Paris, ville où il composera ses ultimes opéras (jusqu'à son fameux Guillaume Tell en 1829).
 
Sans égaler bien évidemment les mythiques productions de Pesaro ou d'Aix en Provence, celle de Montpellier, venant de la Deutsche Oper de Berlin où elle fut créée en 2003 et signée par l'intendante même de la prestigieuse maison allemande, Kirsten Harms, ne démérite pas. Si la metteur en scène allemande a choisi l'option de la transposition à l'époque contemporaine (avec néanmoins des éléments de décors antiques, telle cette immense et luxueuse statue dorée du Dieu Baal), jamais ce qui nous est présenté n'entre en réel conflit avec le livret. Sobre et élégant, le dispositif scénique nous montre un immense espace fermé, aux parois sombres et capitonnées, évoquant tout aussi bien un luxueux bunker high-tech qu'une salle des coffres d'une banque suisse (avec caméras de vidéo surveillance de tout côté !). Des cintres, tombent, par intermittences, les fameux jardins suspendus (sous formes de jardinières fleuries) que la tradition attribue à la reine de Babylone et qui restera comme une des très belles images de la soirée. Les chœurs sont eux transformés en VIP venant des quatre coins de la planète et affublés de costumes très cosmopolites fort beaux à contempler (signés Bernd Damovsky). Les lumières (Bernd Hassel), très colorées, tour à tour vives ou tamisées, font elles aussi leur petit effet.
 
Mais Semiramide, c'est avant tout une distribution très délicate à réunir, demandant, pour rendre honneur à une partition réputée difficile, des interprètes aguerris. Dans le rôle titre, Laura Aikin déçoit. Après une Lucia di Lammermoor ici même il y a quatre saisons qui ne nous avait guère convaincu, force est de constater que la soprano américaine est hors de propos dans le répertoire belcantiste. Tout d'abord, la voix est trop légère pour le rôle et manque singulièrement de puissance et de charisme (rappelons qu'elle est par contre une formidable Lulu ou Zerbinette, son véritable répertoire...). Son grand air « Bel raggio lusinghier », met en exergue dès le début toutes ses insuffisances techniques et ses limites. Souvent à bout de souffle, peinant laborieusement dans les vocalises, émettant des aigus stridents à la limite de la justesse, accusant de problématiques changements de registre, dépourvue du moindre grave et presque autant de bas medium, sans parler d’un italien à l’accent texan, sa Semiramide est tout simplement impossible.
A l'inverse, l'Arsace de Varduhi Abrahamyan émerveille. D'une audace et d'une prestance croissantes au cours de la représentation, la mezzo arménienne déploie une science rare dans l'exécution de coloratures à la fois précises et rayonnantes. si on ajoute à cela un timbre sombre aussi envoûtant que vaillant et un engagement scénique et dramatique formidable, on aura compris qu'il y a là un vrai talent à suivre. Dans le rôle d'Assur, la basse espagnole Simon Orfila (entendu récemment dans La donna del lago à Garnier) fait lui aussi grande sensation auprès du public, notamment après une scène de folie, « Deh, ti ferma », d'une intense expression dramatique, qui récolte un véritable triomphe. Doté d'une voix saine, noble et sonore, il maitrise par ailleurs parfaitement le style et la technique requis et l'on tient là aussi indubitablement un des meilleurs titulaires du moment.
Idreno était lui incarné par le jeune catalan David Alegret1. Il a pour lui un physique avenant (toujours un plus quand on incarne un prince !), un timbre très clair et séduisant, un phrasé et un legato qui font forte impression mais la voix manque malheureusement de puissance, du moins pour une salle comme le vaste Opéra Berlioz. En outre, l'exigence et la rapidité des vocalises le met souvent à la peine et les suraigus sont parfois serrés. On regrettera enfin que son premier air « Ah, dov'è il cimento » ait été coupé (c'est regrettablement souvent le cas) et que seul son air du second acte « La speranza più soave » ait été conservé. Le baryton Gesim Myshketa s'avère un Oroe de très bonne tenue, incisif et percutant. Les seconds rôles - en particulier celui d'Azema (Annika Kaschenz) - n'appellent aucune réserve.
 
Peu rompu à ce répertoire, l'Orchestre National de Montpellier Languedoc-roussillon n'en a été que plus méritant, dessinant sous la baguette attentive et concentrée du chef sicilien Antonino Fogliani une architecture sonore d'une louable qualité. Un surcroit de brillance et d'éclat à certains moments aurait néanmoins rendu encore plus fort l'impact musical de cette formidable partition. Les choeurs maison, renforcés par les forces vives de ceux de l'Opéra de Bordeaux et remarquablement préparés par leurs chefs respectifs, Noëlle Geny et Alexander Martin méritent eux aussi les plus vives louanges. Pour finir, mentionnons que Rossini sera à nouveau à l'honneur à Montpellier dans le cadre des fêtes de fin d'année avec son opéra le plus célèbre, Le barbier de Séville, dans une production qui proviendra elle aussi de la Deutsche Oper de Berlin.
 
 

 

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