Ô solitude

Purcell - Bruxelles (La Monnaie)

Par Bernard Schreuders | jeu 09 Décembre 2010 | Imprimer
« Il m’apparut évident que cette voix que j’entendis alors était exactement celle pour laquelle Purcell avait écrit sa musique. » Nous sommes en 1943, Michael Tippett, venu assister à la création de son motet « Plebs Angelica », entend par hasard Alfred Deller interpréter « Music for a while » en s’accompagnant au piano, dans le salon de répétition du chœur de la cathédrale de Canterbury. « Aucune sonorité n’est aussi intrinsèquement musicale que celle, absolument unique, de contre-ténor » ajoutera-t-il, consacrant ce que d’aucuns considèrent comme un des plus grands, mais aussi un des plus fertiles malentendus de l’histoire de la musique. La plupart des musicologues s’accordent pour admettre que le « countertenor » de Purcell, dont la partie est généralement écrite en clé d’ut 3, était le plus souvent un ténor aigu à l’instar de la haute-contre française. Et sans le talent extraordinaire, sans la carrière planétaire d’Alfred Deller, les falsettistes ne se seraient probablement jamais appropriés ce répertoire qui leur est aujourd’hui indissociablement lié dans l’esprit des mélomanes. « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse » me rétorqueraient sans doute ceux qui ont réservé une standing ovation à Philippe Jaroussky et Andreas Scholl jeudi dernier au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.
 
Les concerts cinq étoiles de Giulio Cesare (Bartoli, Scholl, Jaroussky, Stutzmann, Christie)donnés Salle Pleyel la saison dernière, avaient déjà réuni autour de la Cléopâtre incandescente de Cecilia Bartoli ces deux générations de contre-ténors: l’aîné incarnait l’amant de toutes les femmes alors que son cadet campait la fougueuse progéniture de Pompée. Nos deux stars ont voulu se retrouver pour une tournée de concerts entièrement dédiée cette fois à l’Orpheus Britannicus – à l’image du dernier disque d’Andreas Scholl, O Solitude. Il fallait oser reprendre le titre de l’album légendaire de Deller, qui plus est publié chez le même éditeur ! Le rapprochement suscite évidemment la comparaison et si elle ne tourne pas nécessairement à son avantage, Scholl ne doit s’en prendre qu’à lui-même.
 
De prime abord, le programme semble parfaitement équilibré: six duos, cinq songs à une voix pour chacun des solistes, le tout ponctué de quatre pièces orchestrales. L’ensemble Artaserse soigne les atmosphères et réalise une transition idéale entre plusieurs morceaux qui se suivent en un fondu enchaîné particulièrement adroit là où, d’ordinaire, des applaudissements intempestifs ne cessent de briser le charme et de nous ramener, à notre corps défendant, sur terre. Exécutées par cette formation de poche (deux violons, un alto, une paire de flûtes, une autre de hautbois et un continuo de cinq instruments), les ouvertures et suites de Purcell, a fortiori dans l’acoustique de l’immense salle Henry Leboeuf, sollicitent par contre un peu trop l’imagination de l’auditeur…
 
Andreas Scholl se montre ici nettement plus à l’aise et convaincant que dans l’opera seria où, fort heureusement, il limite ses apparitions. Encore faut-il qu’il ne se fourvoie pas, comme nombre de ses pairs, dans une tessiture malaisée pour un falsettiste prisonnier de son registre (« Strike the viol » et surtout « One charming night »). Ailleurs, on ne se lasse pas d’admirer la beauté, inaltérée près de vingt ans après ses débuts, du timbre, plus chaud et suave que celui de son partenaire. Pour reprendre une image chère à James Bowman, si l’alto masculin est une plante fragile qui se fane souvent plus tôt que les autres, l’organe de Scholl n’accuse en rien son âge (43 ans). Ce dernier use et abuse sans doute du rubato dans « Music for a while », moins obsédant que rêveur, et n’habite guère « O Solitude » : la substance s’affine et s’assourdit dans le grave et le chant, privé de clairs-obscurs, n’atteint jamais à la mélancolie poignante de Deller ou à la densité de Bowman. En revanche, une lecture enlevée et très spirituelle de « Sweeter than roses » nous comble, surtout après les pages moins inspirées que vient de donner Philippe Jaroussky (« Bid the virtues » et « Hither this way »).
 
Le contre-ténor français paraît en petite forme : l’aigu, parfois crispé, manque d’aisance, de pureté et le timbre de rayonnement. Les comptes-rendus de ses récents concerts1 nous rassurent tout en nous en instruisant sur les causes probables de cette fatigue. Un vent favorable me rapportait il y a quelques mois que le chanteur envisage de lever le pied et de réduire cette cadence infernale où le succès l’a emporté. On ne peut que s’en réjouir car les autres Purcell, en particulier « Fairest Isle » et « O let we me weep », d’une économie de moyens et d’une justesse admirables, sans aucun des maniérismes auxquels il a pu parfois s’abandonner, nous rappellent que Philippe Jaroussky est un musicien suprêmement doué. Même les oreilles allergiques à sa vocalité reconnaissent l’intelligence et la sensibilité de cet artiste rare.
 
Les duos nous offrent des bonheurs très divers. Egalement claires et légères, les voix se frôlent plus qu’elles ne se fondent au gré de lectures relativement lisses et impersonnelles de « Hark how the songsters of the grove », « Hark each tree » et singulièrement de « Sound the trumpet » que l’on a connu autrement alerte ! Sans surprise, les entrelacs voluptueux de « In vain the am’rous flute » réussissent beaucoup mieux aux contre-ténors qui ont également jeté leur dévolu sur le duo « My dearest, my fairest », composé en 1695 pour la tragédie de Richard Norton, Pausanias, the Betrayer of his country, langoureux dialogue qui ne connut pas la fortune de « Sweeter than roses », mais constitue une fort belle découverte. Pour conclure, Andreas Scholl et Philipe Jaroussky nous ragaillardissent en célébrant le mariage d’Obéron avec « Now the night », l’air de la suivante à l’acte IV de Fairy Queen. Triomphe assuré et même, nous le disions en exergue, standing ovation pour les héros du soir qui donnent encore trois bis
 
Sur son dernier disque, Andreas Scholl rend explicitement hommage à Klaus Nomi, icône pop des années 80 entrée dans la légende, notamment, avec une interprétation proprement géniale et saisissante de la « Cold song » du King Arthur. Nomi savait mixer très habilement ses registres, jouait de leurs contrastes et créait une tension croissante quand Scholl isole son fausset, une option plutôt risquée quand on connaît la faiblesse de ses graves. Contre toute attente, il s’en sort plutôt bien, mais sa version n’égale pas celle de son compatriote et passe mieux au disque qu’en live
 
Philippe Jaroussky prend l’avantage en posant un choix autrement judicieux : «  See, even Night herself is here», l’air de la Nuit dans The Fairy Queen, qui met en valeur son timbre sopranisant et où sa délicatesse de touche fait des miracles. Ultime cadeau et pirouette désopilante : l’un après l’autre, nos deux compères tombent le masque dans la reprise de « Now the night » et lancent quelques notes en baryton, ce qui nous vaudra ce commentaire candide d’une spectatrice à son voisin : « Ils savent aussi chanter avec une voix d’homme ! » Le public adore, rit de bon cœur aux facéties de Jaroussky et se lève derechef. L’auteur de ces lignes contemple ces visages béats et se sent tout à coup très seul, il voudrait partager leur joie, mais un doute affreux s’empare de lui: serait-il blasé ? Il tente aussitôt de chasser cette question existentielle en songeant à l’enthousiasme inconditionnel des fans ou à son propre ravissement la première fois qu’il entendit un contre-ténor…
 
 
1 Lire le compte-rendu du concert du 20 novembre à Baden Baden et du concert du 1er décembre à Paris

 

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