« On disait qu’on serait dans la forêt… »

Hänsel und Gretel - Paris (Garnier)

Par Laurent Bury | dim 14 Avril 2013 | Imprimer
 
A notre époque friande d’ironie et de trente-sixième degré, il n’est plus permis à des adultes de goûter naïvement la représentation d’un conte de fées. Pour montrer que l’on n’est pas dupe, il faut désormais trouver un biais, une approche différente. Dans sa mise en scène de Hänsel et Gretel, Mariame Clément a su respecter cette règle implacable, mais sans jamais dénaturer l’œuvre, sans jamais aller contre la musique. Pourquoi, alors, les quelques huées qui ont accueilli l’équipe de production, venue saluer à la fin du spectacle ? Ces grincheux trouvaient-ils qu’on était allé trop loin dans l’interprétation ? Pour notre part, nous serions presque de l’avis inverse. Comme elle l’avait expliqué dans l’interview accordée à Forum Opéra il y a une dizaine de jours, Mariame Clément a très habilement choisi de montrer les choses en adoptant peu à peu le point de vue des enfants eux-mêmes, d’où un dédoublement de la représentation. Reprenant le principe d’une scène divisée en cases qui lui avait fort bien réussi pour Agrippina à Anvers, la metteuse en scène et sa scénographe et costumière attitrée, Julia Hansen, donnent à voir à la fois la réalité – interprétée par des figurants et notamment par de véritables enfants – et le rêve, confié aux chanteurs, encore que les frontières soient plus souples que cela. On ne sort pas vraiment de l’appartement familial, puisque le frère et la sœur qu’on envoie chercher des fraises regagnent simplement leur chambre pour se coucher, dormir, rêver peut-être. Et ce sont les lieux du quotidien qui se transforment, peu à peu contaminés par le monde imaginaire. On va et vient constamment de la réalité au rêve et du rêve à la réalité : ainsi, quand les enfants (chanteurs) se croient perdus dans la forêt, les parents (figurants) entendent leurs cris et, comme ils ont justement de la visite, ils envoient une aimable tante consoler les enfants (figurants), et cette parente devient le Marchand de sable. Le Bonhomme Rosée est une sorte de fée Clochette, et les enfants ressuscités à la fin sont en fait les petits amis des deux héros venus fêter leur anniversaire et partager le gros gâteau qui servait de demeure à la Sorcière du rêve. Celle-ci a les traits de la Mère (il est arrivé par le passé que les deux rôles soient confiés à une seule et même chanteuse), mais une mère dévoratrice, une mère dangereusement sexuée, dont les habits bourgeois cachent en fait une robe de meneuse de revue. Pour cette mère fantasmée comme pour les parents réels, le verbe « chevaucher » prend ici tous les sens possibles, et ne s’applique pas qu’au balai… Puisque ce n’est qu’un rêve, peut-être aurait-il été possible de rendre plus explicite encore l’immersion dans cet univers mental cauchemardesque, mais pour l’entrée au répertoire de l’Opéra d’une œuvre mal connue en France, sans doute était-il prudent de ne pas pousser la logique jusqu’à l’extrême.
 
 
 
 
Hänsel et Gretel souffre en effet dans notre pays d’un certain dédain, malgré l’existence d’une version française due à Catullle Mendès en personne, créée en 1900 Salle Favart et qu’on put notamment entendre le 22 décembre 1962 à la Maison de la Radio. A Paris, on se souvient de la production de Yannis Kokkos au Châtelet en 1997 ; tout récemment, Mireille Larroche en a monté une double version donnée tantôt en allemand, tantôt en français, à l’Espace Cardin et à Vitry-sur-Seine. L’heure d’Humperdinck aurait-elle enfin sonné en France, et verra-t-on un jour ses Königskinder sur une de nos scènes nationales ? Peut-être, à condition que se dissipent certains malentendus.
On remerciera d’abord l’Opéra de Paris d’avoir respecté la partition en confiant la Sorcière à une voix de mezzo-soprano. Même si l’on a ensuite pris l’habitude d’entendre des ténors dans ce personnage, Humperdinck avait prévu une voix de femme (le rôle fut créé par Hermine Finck, la troisième des six femmes d’Eugen d’Albert). Hélas, malgré son aura de monstre sacré, Anja Silja n'est vraiment pas très en voix pour cette première et peine à faire croire à sa reconversion en mezzo. Malgré le vibrato lié au passage des ans, les aigus restent très sonores mais les graves sont inaudibles, ce qui prive incontestablement le personnage d’une grande partie de son caractère menaçant. Dommage, car la distribution réunie autour d’elle est soignée. Le Père et la Mère sont interprétés par des chanteurs encore jeunes, et non par des vétérans (on frémit au souvenir de Gwyneth Jones au Châtelet). Les deux personnages surnaturels sont assumés par des membres de l’Atelier lyrique (bravo au chaleureux Marchand de sable d’Elodie Hache). Et surtout, pour les deux héros éponymes, deux superbes voix ont été admirablement appariées. Octavian à Bastille en 2006 (et bientôt au Met), Adriano de Rienzi à Toulouse en octobre dernier, Daniela Sindram est une mezzo solide, sans failles, parfaitement crédible dans ce rôle travesti, qui trouve une partenaire de choix en la personne d’Anne-Catherine Gillet. Après son triomphe en Aricie la saison dernière, la soprano belge montre une fois encore qu’elle mérite amplement de quitter ces « nunuches » qu’elle aime défendre pour occuper enfin des rôles de premier plan. Vocalement et scéniquement, aigus glorieux et jeu d’un naturel confondant, elle s’avère ici idéale. D’une baguette constamment attentive, Claus Peter Flor sait faire ressortir toute la poésie de cette œuvre qui doit autant à Wagner qu’aux rythmes populaires. Comptons sur le miracle des micros pour que la Sorcière nous fasse vraiment peur lors de la retransmission en direct du 22 avril (et pour le DVD à venir)…
 
 

 

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