On n’est pas toujours à la noce mais quand même !

Le Nozze di Figaro - Dijon

Par Yvan Beuvard | mar 13 Mai 2014 | Imprimer
 
Pour le plus grand bonheur des mozartiens, après la remarquable Finta Giardiniera, coproduite avec Lille, l’Opéra de Dijon achève sa saison lyrique en bouclant la trilogie Mozart-Da Ponte : Le Nozze di Figaro, reprise cette fois du Festival d’Aix 2012. Le renouvellement est complet, ou presque, puisque seuls deux des interprètes apparaissaient dans la première distribution. Celle-ci n’a rien à envier à la précédente. Avec une petite Suzanne de grande pointure, un excellent Figaro, un Basilio superlatif, un Chérubin parfait et une très belle Comtesse.

Richard Brunel, homme de théâtre qui signe ici sa sixième mise en scène d’opéra, déclare : « C’est un opéra militant qui va permettre d’explorer plusieurs questions comme la justice, les conflits d’intérêt, la place des femmes ». Sa mise en scène est connue : transposition dans un univers bureaucratique contemporain, où le pouvoir hiérarchique et financier est substitué au statut aristocratique du Comte. Filtre et miroir déformant, cette transposition trouve vite ses limites. Le monde du bureau, fonctionnel, mais laid, substitue une agitation fébrile à l’apparente insouciance du livret. Cette transposition contraint à de multiples modifications. Ainsi, au lieu de celles de la chambre spacieuse offerte par le Comte, ce sont les dimensions d’un canapé clic-clac que prend Figaro à la première scène…oublions ! Le texte des récitatifs est parfois altéré. De sérieuses invraisemblances en découlent : comment un greffier « stagiaire » (Cherubino) peut-il être nommé capitaine par le magistrat qu’il sert et partir à Séville à cheval ?
L’ingéniosité des décors est intéressante: des éléments mobiles qui s’assemblent comme des « lego » pour recomposer en permanence le cadre de l’action. Ce parti-pris cinématographique de changement incessant de plan fatigue et distrait parfois de l’attention portée au chant, particulièrement à la fin du premier acte et dans l’air du Comte, dont le bureau se transforme en salle d’audience. Comme jadis chez Ponnelle, les portes claquent fréquemment : moins pour permettre le passage que pour le refuser, et les victimes d’éponger leur visage tuméfié…
Un air de réchauffé, tant le parti pris de Richard Brunel semble dater. Oublions, pour nous concentrer sur la dimension musicale et humaine
On se souvient de Jonathan Cohen, mozartien accompli qui avait dirigé Purcell (Didon et Enée) en 2011 ici même. Il tient son orchestre, même si, dans l’ouverture et dans le 1er acte, quelques imprécisions ou décalages fugaces sont à déplorer. Les tempi adoptés peuvent déranger. Ainsi, le « Se vuol ballare » et le « Non più andrai » sont pris très vite. Le premier en menuet rapide (allegretto, écrit Mozart), l’on a peine à imaginer une marche pour le second. Tout s’arrange au 2e acte : les couleurs sont là, et l’énergie est parfaitement canalisée. Enfin, les derniers sont un régal, le finale du 4e d’une plénitude rare. Pour modeste que soit leur intervention vocale, les chœurs sont exemplaires, malgré les contorsions chorégraphiques auxquelles ils doivent se livrer au 3e acte.
L’engagement de tous les chanteurs est manifeste, malgré une direction d’acteur qui ne favorise ni la voix, ni l’intelligence de la musique (ainsi, le « Voi che sapete » de Chérubin, pris rapidement, fait se déhancher ostensiblement Suzanne. Singulier contresens).
Suzanne est omniprésente. Maria Savastano avait fait forte impression dans La Finta giardiniera (Serpetta). Elle excelle tant comme chanteuse que comme actrice. Voix agile, légère et puissante, tout-à-tour pétillante et chaleureuse. Elle s’impose comme une grande Suzanne, vive, joyeuse, piquante, énergique et sensible. Son duo « Aprite, presto ! » chanté au 2e acte avec Chérubin est une parfaite réussite, un modèle. Riccardo Novarro, bien que baryton alors que le rôle a été écrit pour une basse, a toutes les qualités d’un grand Figaro : le style, l’aisance, la solidité d’une technique à toute épreuve. Sa diction claire, son jeu nous réservent bien des bonheurs, malgré les tempi imposés par la direction. Olivia Vermeulen campe un excellent Cherubino, adolescent troublant, grande asperge juvénile et délurée. La voix est fraîche, remarquablement conduite. Visiblement enceinte (simulée ou réelle ?, comme Malyn Byström à Aix), la comtesse qu’incarne Sarah-Jane Brandon n’en est que plus crédible. Son « Porgi amor » est un miracle. La voix est longue, la conduite de la ligne, exemplaire, le medium riche, avec des couleurs et des nuances qui justifient les acclamations du public. Aussi convaincante que dans Poulenc.
« Le Comte est le plus grand challenge mozartien pour un chanteur » disait Fischer-Dieskau. Thomas Bauer, splendide dans Bach, n’avait pas tout-à-fait convaincu en Wotan dans la Tétralogie dijonnaise. Sa prestance, sa corpulence et sa jeunesse lui permettent de composer ici un séducteur crédible. L’expression est juste, qu’il s’agisse des récitatifs ou des ensembles, comme de son unique air « Vedro, mentr’io sospiro » au 3e acte. La voix est toujours aussi belle, même si sa projection, sa noblesse, son autorité (la morgue, l’arrogance) pourraient encore gagner. Emanuele Giannino nous offre un Basilio d’anthologie, remarquable d’aisance et de présence, voix généreuse, bien projetée, expressive, toujours intelligible. Ses indéniables talents de comédien font le reste. « La vendetta » campe un Bartolo âgé, usé, à l’émission gutturale, sans projection (Paolo Battaglia), cependant crédible, et qui joue parfaitement son rôle dans les ensembles. Si l’abattage et les facilités vocales de Marcelline (Anna Maria Panzarella, qui chantait déjà le rôle à Aix) sont incontestables, on regrette que la direction d’acteurs n’en ait pas fait une possible mère de Figaro, dont la différence d’âge – visuelle et vocale – d’avec Suzanne soit davantage accusée. Enfin, n’oublions pas Barberine dont la cavatine est une petite tragédie (36 mesures), chantée avec émotion par Magali Arnault Stanczac.
Les nombreux ensembles, en particulier le finale du 2e acte et le sextuor « de reconnaissance » au 3e, constituent une référence par leur équilibre, leur dynamique et leur parfaite mise en place.
A revoir à Saint-Etienne avec la même distribution les 15 et 21 juin, pour toutes ces bonnes raisons.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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