Par la grande porte

Don Quichotte - Bruxelles (La Monnaie)

Par Nicolas Derny | dim 16 Mai 2010 | Imprimer
Personne, en Belgique – et ailleurs –, n’a pu échapper au battage médiatique autour de cette production de Don Quichotte à La Monnaie : interviews de van Dam dans toute le presse, émissions radio, invitation au Journal Télévisé, retransmissions sur la RTBF (moins d’une heure après celle d’ARTE) et sur écran géant « dans le cadre grandiose de la Grand Place » (La Monnaie dixit), etc. On a donc mis les petits plats dans les grands pour fêter comme il se doit le ketje1 bruxellois le plus connu du monde lyrique. Un événement chasse l’autre, alors que les représentations battent leur plein, le Concours Musical Reine Elisabeth de Belgique, consacré cette année au piano, occupe déjà toute la place dévolue à la culture dans les médias du plat pays… Toutefois, à l’opéra, il y a une vie après la première, comme le prouvait la représentation du 16 mai à laquelle nous avons assisté.
Don Quichotte avait déjà résonné dans les murs de La Monnaie. Dans la foulée de la création à Monte-Carlo, Chaliapine y chantait le rôle-titre pour deux représentations, en présence de Massenet, les 14 et 17 mai 19102. Depuis, l’œuvre y a seulement été jouée en 1929, 1946 et 1955. Autant dire que le public bruxellois, sauf exception, y arrive vierge de toute référence. En revanche, il ressort du spectacle avec l’agréable impression d’une prestation difficile à surpasser.
 
La mise en scène d’abord. Laurent Pelly et sa formidable décoratrice, Barbara de Limburg nous emmènent dans un univers de papier. Le rideau se lève montrant Don Quichotte écrivant sous une lampe. Côté cour, une montagne de papier menant au balcon de Dulcinée. Don Quichotte, Cervantès, Massenet lui-même, les trois personnes sont évoquées dans cette image. La Sierra sera également entièrement composée de papier, partiellement calciné au cinquième acte. Le travail de Pelly va à l’essentiel, comble les lacunes de la partition à ce point qu’on les oublie, en utilise le burlesque et le kitsch (les chœurs à la sauce prétendument espagnole) a des fins esthétiques et a la bonne idée de nous faire patienter pendant le changement de décor entre les deux premiers actes en projetant des extraits du texte de Cervantès pendant que l’orchestre joue deux extraits des Scènes pittoresques composées par Massenet en 1874. Les bandits, en frac et haut de forme, ne sont plus des vagabonds de grand chemin mais des bourgeois que l’on pourrait identifier comme des banquiers ayant dépouillé la Belle Dulcinée. La direction d’acteur, avec une efficacité qui ne s’encombre pas de superflu, cerne la psychologie de personnages bien caractérisés. Voyez ce Don Quichotte qui eût tranquillement continué à écrire si la foule n’était pas venue le déranger ou le même chevalier errant mourir…debout et penché !
 
Le génie de Pelly transcende la prestation musicale. Le duo van Dam-Van Mechelen est absolument époustouflant. Honneur au « maître », José van Dam rayonne tant vocalement que scéniquement. De tout son charisme, il campe un Don Quichotte éminemment touchant, aux multiples facettes, tantôt rêveusement idéaliste, tantôt naïvement enfantin. En vieux routard du répertoire, van Dam a choisi ce rôle en toute connaissance de cause, sachant qu’il convenait encore parfaitement à l’état de sa voix –merveilleusement conservée, faut-il le préciser. Qui voudrait comparer l’enregistrement avec Plasson (EMI) et cette « dernière prestation » ne pourrait dire que plus de quinze ans se sont écoulés. Bien au contraire. Quel maîtrise, quel souffle, quelle émotion ! Et le chanteur de se muer en cascadeur lorsqu’il est question de combattre les ailes du moulin en lévitation ! Werner Van Mechelen est un Sancho Pança « rustre et timoré » comme le précise le livret et apparaît finalement comme le personnage le plus humain de la distribution. Dans un français parfait, Van Mechelen est parfaitement complémentaire de Van Dam (au contraire de Fondary qui, dans l’enregistrement, se plaçait plutôt comme son égal), drôlissime dans le burlesque et au final, incroyablement attachant. La dernière scène de l’œuvre (entre Van Dam et Van Mechelen) est rendue avec d’innommables nuances qui montrent l’incroyable talent de phraseur des deux artistes. Un duo magnifique qui prouve qu’en Belgique, flamands et francophones peuvent travailler en bonne intelligence…
 
La Belle Dulcinée de Silvia Tro Santafé, de sa voie charnue et parfois un peu forcée, joue la carte du premier degré. Quant aux soupirants (Julie Mossay, Camille Merckx, Gijs Van der Linden, Vincent Delhoume), tous issus de la Chapelle Musicale Reine Elisabeth, institution d’excellence où enseigne José van Dam, ils donnent parfaitement la réplique à leur « maître de musique ». Les chœurs de La Monnaie sont également en grande forme.
 
Rondement mené par Nicholas Jenkins – doublure de Marc Minkowski – l’orchestre est partout chez lui dans cette partition où les solos ont une certaine importance (et celui de violoncelle est d’une sublime beauté !). Sil la première espagnolade est lancée un peu trop fort pour l’acoustique de ce petit théâtre, elle a le mérite d’embraser la salle. La suite n’est qu’écrin sonore qui accorde grande attention aux chanteurs. En somme, le dernier tour de chant de van Dam à La Monnaie est à l’image de sa carrière : intelligent, formidable, époustouflant. Il nous reste à lui souhaiter un bon retour à la vie « normale » - comme il le confiait dans nos colonnes - et à le remercier très sincèrement pour les richesses qu’il nous a données ces 50 dernières années. Tout comme son legs discographique, ce départ avec panache restera dans les mémoires…
 
 
1 Ketje : « p’tit gars » en brusseleir, patois de la capitale belge. Sur l’enfance bruxelloise de Van Dam lire La Tribune de Bruxelles : http://www.tbx.be/fr/VIB/196/app.rvb
2 De passage à Bruxelles en mai 1910, Chaliapine y chanta les rôles de Mefistofele (Boïto) le 10 et le 12, Don Quichotte le 14 et le 17 et Le Khan Assoub dans Le vieil aigle de Raoul Gunsburg le 19
 
 

 

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