Point d'étape

Il viaggio a Reims - Bordeaux

Par Christophe Rizoud | dim 28 Mars 2010 | Imprimer
 
 
 
Point d’étape
 
« Les voyages forment la jeunesse » titrait notre ami Antoine Brunetto1, de retour du Festival de Pesaro en 2008, à propos d’Il Viaggio a Reims, opéra dans lequel chaque année l’Accademia Rossiniana affiche ses jeunes élèves. Une idée qui a présidé à la coproduction par plus de 15 théâtres lyriques français du dramma giocoso que Gioachino Rossini composa en 1825 pour le sacre de Charles X. L’œuvre en effet, avec ses treize rôles principaux, distribués dans toutes les tessitures ou presque, n’est pas si facile à représenter. La confier à de jeunes chanteurs offre l’avantage de limiter les coûts tout en donnant à des artistes en début de carrière la possibilité de se produire sur scène dans un esprit de troupe propice à leur formation. D’autant que le projet initié par le Centre Français de Promotion Lyrique (CFPL) comporte deux distributions en alternance, soit finalement près de 30 jeunes chanteurs choisis parmi 453 candidats à l’occasion d’un concours organisé spécialement. Lors du passage de ce Viaggio à Nancy, Yonel Buldrini s’était livré au jeu des comparaisons entre les deux distributions2. Les représentations bordelaises sont l’occasion d’un point d’étape avant que le spectacle ne poursuive sa tournée.
 
Pour commencer, remarquons que « jeunes chanteurs » ne veut pas dire débutant. La plupart des artistes à l’affiche disposent déjà d’un curriculum vitae conséquent. Ainsi, Hye Myung Kang dont l’interprétation de Mireille à Marseille3 en 2009 a marqué les esprits. Corinne la voit déployer les mêmes qualités de rondeur et de fermeté. Mieux qu'une présence, un charme immédiat. La pureté du son offre dans « Arpa gentil » un saisissant contraste avec le sextuor qui précède, nous rappelant que le rôle de la poétesse fut créé par Angelina Pasta. Est-ce le prestige d’une telle ascendance qui pousse cependant la soprano coréenne à surcharger son chant d’intentions au risque de frôler la caricature. L’improvisation finale comporte tant d’affectation qu’elle manque en partie son effet. On adressera le même reproche à Elizabeth Bailey, bien plus Olympia ou Lakmé (dont elle singe les coloratures) que Comtesse de Folleville, soprano léger qui compense son manque de poids par une surcharge décorative hors de propos. Il n’est pas certain non plus que Rossini soit le domaine de prédilection d’Oxana Shilova, Madame Cortese, qui, malgré des aigus percutants et un joli trille, présente dans ce répertoire une ligne hachée et un chant souvent raide. Plus envoutante nous a semblé Kleopatra Papatheologou, Melibea capiteuse, capable en même temps de puissance et de légèreté, de graves sonores et d’agilité dans l’aigu. Une telle personnalité transcende le duo avec Libenskof. D’autant que, depuis Pesaro1 en 2008, Alexey Kudrya a gagné en assurance et en vaillance sans rien perdre de son impact, ni de son exceptionnel velours. La voix, avec la maturité, évoluera sans doute vers un répertoire plus romantique. Elle porte déjà en elle les accents suaves des ténors donizettiens et des premiers héros verdiens, tout en assurant encore les écarts et les suraigus imposés par Rossini. L’autre ténor de la partie, James Elliott, plus pâle même si virtuose aussi, impressionne moins. Parmi les clés de fa, on retient d’abord le Don Alvaro d’Armando Noguera, baryton souple et timbré dont la chanson espagnole, trop courte hélas, est chargée de promesses. La personnalité de Marco Di Sapia, Don Profondo funambulesque, semble également prometteuse. A défaut de l’ampleur nécessaire, l’air « Medagile incomparabili » est caractérisé avec brio. En revanche, le Lord Sydney d’István Kovács se trouve en mal de bravoure dans un « Invan Strappar del core » que ne parviennent pas à racheter quelques notes superbes de profondeur. A retenir enfin, le nom de Patrick Bolleire qui dans le rôle secondaire de Don Prudenzio expose un timbre de basse flatteur. De belles individualités en résumé dont les quelques défauts relevés ça et là se dissolvent dans des ensembles galvanisants (le concertato à quatorze voix et plus encore le sextuor, jubilatoire). Réussite exemplaire à porter au crédit de Luciano Acoccella qui, sans renouveler la lecture de la partition, effectue à la direction d’orchestre un travail d’orfèvre où chacune des voix se détache à son tour avec une précision rythmique et sonore remarquables.
 
Il n’en faudrait pas plus pour nous enthousiasmer si la mise en scène de Nicola Berloffa ne se refusait à sortir des sentiers battus – avec une autre inventivité – par Emilio Sagi à Pesaro1. On retrouve l’ambiance luxueuse d’un établissement thermal, les peignoirs blancs, les exercices de gymnastique et Belfiore contraint de chanter son duo avec Corinne en sous-vêtements. Quelques gags disséminés, un plateau tournant se chargent d’animer la scène mais le systématisme du dispositif lasse rapidement et le spectacle n’évite pas le piège que tend Il Viaggio a Reims à tout metteur en scène : prendre la tournure d’une revue musicale dont on feuillette les pages avec plus ou moins d’intérêt selon les numéros.
 
1 Lire le compte-rendu d’Il viaggio a Reims représenté le 18 août 2008 à Pesaro
2 Lire le compte-rendu d’Il viaggio a Reims représenté les 9 et 10 octobre 2009 à Nancy
3 Lire le compte-rendu de Mireille représenté le 20 mai 2009 à Marseille
 

 

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