Potion magique

L'Elisir d'amore - Rome

Par Cédric Manuel | mar 13 Mai 2014 | Imprimer
 
Heu-reux, voilà comment on sort de cet Elixir d’amour, reprise d’une production de 2011, réglée par Ruggero Cappuccio qui avait également signé dans un style semblable Don Pasquale en 2013. Et si ce dernier spectacle avait alors paru maussade, la faute en revenait plutôt à une direction musicale molle d’un ennui profond (voir le compte-rendu).
Mais ce soir, tout est oublié. Ce qui frappe d’emblée, c’est la lumière vive due à des décors en grande partie d’un blanc immaculé, qui ne fait jamais penser à quelque hôpital sordide, grâce à un jeu d’éclairages d’une grande intelligence. Les beaux costumes des personnages et quelques accessoires ajoutent mille touches de couleurs pastels. Le metteur en scène indique dans les notes du spectacle avoir voulu rechercher « la lumière inspirée de l’extraordinaire musique de Donizetti ». C’est peu dire qu’il y a réussi avec ses complices Nicola Rubertelli, Carlo Poggioli et Agostino Angelini.
Mais où nous plonge-t-il exactement ?
Intemporel, le spectacle fait tour à tour penser à Mary Poppins en voyage dans les dessin de Bert, Alice au pays des merveilles, à quelque magasin de jouets au sein duquel tout se serait soudain animé, ou encore à un cirque aux mille numéros simultanés. Car comme dans le Don Pasquale de 2013, la mise en scène fait appel à des mimes, des danseurs et des acrobates, omniprésents durant tout le spectacle, sans que jamais on ne se lasse de leurs splendides prestations, ni que cela altère en rien l’attention à la musique. Belles interventions, souvent drolatiques, de ces mimes grotesques pétris de talent, mais aussi des acrobates dont l’une livre, durant la « furtiva lagrima », une performance d’une rare poésie accrochée à un long voile, réussissant le tour de force de fasciner littéralement le public sans gêner le ténor au moment de son air de bravoure, comme on le verra.
Déjà conquis par tout ceci, le public l’a été tout autant par le soin donné, une fois n’est pas coutume, à la direction d’acteurs. Ruggero Cappuccio souligne que les modifications apportées à sa réalisation de 2011 ont porté essentiellement sur ce point, profitant en l’occurrence d’une distribution particulièrement jeune, qui s’en est donné à cœur joie avec brio.
Car si l’on a aimé ce qui était donné à voir, on n’a vraiment pas été déçu par ce que l’on a entendu. Un miracle d’équilibre au plus haut niveau.
Sergent tout droit sorti d’un régiment de soldats de plomb, le Belcore d’Alessandro Luongo est à 36 ans le plus âgé de la troupe. Elève de Luciano Roberti, qui s’est perfectionné auprès de Corbelli, de Bruson, de Kettelson et de Freni – excusez du peu –, il déploie un baryton splendide, solaire, parfait dans ce rôle de matamore prétentieux, sans parler d’une diction remarquable.
Débarquant accroupi d’une sorte de roulotte en forme de pyramide, Adrian Sampetrean est un Dulcamara rêvé. Cet escroc au grand cœur fait son numéro de charlatan avec bagout et ne tient pas en place. Cette basse, plutôt claire, est particulièrement sonore mais pas avare de nuances, dont il use à merveille pour mieux incarner son personnage, qui remporte un franc et mérité succès dans une salle enfin presque pleine.
La Giannetta de Damiana Mizzi n’a pas froid aux yeux et ne tient pas plus en place que ses compères, dans une gestuelle très soignée, elle est aussi bonne danseuse que chanteuse, comme elle le démontre à la fin de l’opéra lorsqu’elle annonce l’heureux héritage de Nemorino, dans un soprano fruité parfaitement projeté.
Rosa Feola, que l’on avait déjà remarquée dans la production de Don Pasquale qu’elle avait contribué à sauver du naufrage complet, tient ses promesses dans Adina, qui est à l’évidence taillée pour sa voix. De beaux aigus, jamais surexposés, ne font pas oublier sa capacité à descendre très bas dans la tessiture, sans que sa voix bouge. Plus raide dans son jeu que ses compères précités, elle incarne néanmoins avec une grande intelligence une Adina qui a la tête sur les épaules, avec un petit côté garce qui avait fait tout le miel de sa Norina. Immense succès aux saluts.
 
 
Mais le grand triomphateur, dans cette troupe sans maillon faible, c’est Antonio Poli. Le jeune ténor a tout pour le rôle. Naïf un peu pataud, amoureux qu’on aimerait secouer, il fait adhérer immédiatement à son personnage. On pense à chaque instant que ce nigaud timide va manquer tous les redoutables rendez-vous que Donizetti lui a donnés dans la partition, mais il n’en est – presque – rien. Chacune de ses interventions révèle en effet un ténor à la voix juvénile mais ferme, tout est parfaitement en place, posé, avec une diction d’une clarté miraculeuse. Tout au plus peut on relever qu’il est moins à l’aise dans le registre bas.
Jusqu’à cette « furtiva lagrima » qui passe comme un rêve, dans un silence de cathédrale, sans le moindre bruit de salle, plongée dans une sorte de bain poétique unique qu’on voudrait ne jamais quitter. Les pianissimi finaux sont tout simplement splendides. L’explosion qui suit est énorme. Le public contraint littéralement le ténor à bisser l’air et si la voix bouge légèrement, le miracle se reproduit. Chapeau. C’était comme si la potion de Dulcamara avait envouté tout le théâtre…
En vieux routier, Donato Renzetti mène l’ensemble sans excès et même sobrement, extrêmement attentif au plateau qu’il couve littéralement et à la tête d’un orchestre aussi coloré que les costumes. Il est aidé par un chœur en grande forme, comme à l’accoutumée.
On se dit en sortant de cette soirée, passée comme un éclair, que la perfection n’est peut-être pas de ce monde, mais heureusement la poésie, oui. Heu-reux, on vous dit.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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