Psychose ou cérémonie de l’innocence ?

The Turn of the screw - Lyon

Par Fabrice Malkani | ven 11 Avril 2014 | Imprimer
 
Pour le deuxième volet du festival Britten, après Peter Grimes, l’Opéra de Lyon présente Le Tour d’écrou, dans une mise en scène spectaculaire de Valentina Carrasco, dont on connaît les travaux passés avec le collectif catalan La Fura dels Baus. Pour cet opéra de chambre, intimiste et ambigu, qui vise à la concentration et au dépouillement, on peut se poser la question de la pertinence d’un tel déploiement d’effets scéniques : décor de grilles et de cages, cordes qui tombent des cintres et bientôt tissent une gigantesque toile d’araignée, meubles, objets et fantômes, pris dans les rets, qui s’élèvent dans les airs, plateau entier qui monte comme un ascenseur et dévoile un paysage onirique fait de plantes et de fleurs se déroulant depuis le plancher devenu plafond. Mais indéniablement, cela fonctionne : les images sont belles et fortes, utilisant habilement des archétypes de films d’épouvante, et donnant le sentiment de découvrir dans les décors de Carles Berga les strates enfouies de la psyché des personnages. Dans un accord constant avec la musique, cette scénographie donne à beaucoup à voir. Utilisant aussi la vidéo (Fabrice Coton) et des jeux de lumières fascinants (Peter Van Praet), elle éclaire sans cesse divers aspects de la composition. D’ailleurs, dans la fosse, l’effectif réduit d’instrumentistes de l’Opéra de Lyon sonne avec beaucoup de volume sous la baguette de Kazushi Ono, mettant en valeur la richesse des timbres, l’inventivité harmonique et rythmique, les emprunts au dodécaphonisme de cette partition si prenante.
Parmi les cordes qui se tendent, dans cette toile qui se resserre, illustrant le tour de vis qu’évoque le titre de l’opéra, les personnages semblent lisses : sans s’imposer par un caractère affirmé, mais de manière plus subtile, chacun des personnages « réels » – les enfants, Mrs Grose, la Gouvernante – semble vouloir jouer cette « cérémonie de l’innocence » dont Miss Jessel et Peter Quint énoncent la fin dans le vers du poème de Yeats cité au début du deuxième acte : « The ceremony of innocence is drowned ».
Le ténor britannique Andrew Tortise est très convaincant, tant en narrateur qu’en Peter Quint. Le timbre est clair, les aigus semblent aisés, et la prestance est aussi impeccable que le chant, faisant de ce Quint une projection idéale tout autant qu’un inquiétant fantôme. Heather Newhouse s’inscrit parfaitement dans le cadre fixé par la mise en scène : gouvernante confrontée à des apparitions qui la dépassent, elle incarne dans son chant parfaitement calibré et dans son jeu une normalité sans failles, sauf à la toute fin de l’opéra, où l’émotion surgit soudain, lorsqu’elle reprend la chanson de Malo en berçant le corps sans vie de Miles.
Miss Jessel trouve en Giselle Allen une interprète de choix, dont la voix ne s’abandonne jamais aux excès tentants de ses moments de fureurs, rendant le personnage plus inquiétant encore par la maîtrise de ses interventions, bien qu’elle apparaisse dans un costume évoquant, au milieu de la toile, une araignée géante. Mrs Grose est incarnée avec justesse et talent par Katharine Goeldner, et les enfants de la Maîtrise de l’Opéra de Lyon sont remarquables : Loleh Pottier est une Flora affirmée, sachant bien projeter sa voix, Remo Ragonese un Miles au chant assuré et nuancé.
Conçu pour impressionner plus que pour émouvoir, le spectacle laisse admiratif, tant de la musique de Britten que de la construction savante du livret.
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