Relève belcantiste

Lucia di Lammermoor - Milan

Par Jean Michel Pennetier | ven 21 Février 2014 | Imprimer
 
Depuis plusieurs années installée en Italie, à Côme plus précisément, Jessica Pratt mène une carrière patiente sur les scènes des provinces italiennes où son professionnalisme lui a permis de se faire une belle réputation dans le belcanto romantique. Sa carrière prend aujourd’hui un nouveau tournant avec ce premier « grand » rôle à la Scala (théâtre où elle débuta il y a quelques années avec Le Convenienze ed inconvenienze teatrali de Donizetti). Le défi n’était pas mince car, en dépit de son acoustique exceptionnelle, la Scala reste une salle de grande dimension où les voix peuvent se perdre. Précisons d’emblée en effet que Pratt, malgré son origine australienne, n’est pas la nouvelle Joan Sutherland qu’on annonce parfois : ses moyens vocaux la situent plutôt entre le soprano léger, avec des ressources déconcertantes dans le suraigu, et le soprano lyrique dont elle a la richesse de timbre. Ainsi, le haut de la tessiture est-il toujours beau, plein et sonore. Le medium est en revanche trop discret pour évoquer son illustre devancière. Mais l’art de Pratt se situe à un autre niveau : pianissimi, trilles, legato, coloration … voilà un soprano qui connait à merveille la technique belcantiste et qui sait l’utiliser à bon escient. C’est une Lucia qui émeut tout d’abord par son chant, sans céder aux facilités expressionnistes consistant à faire passer l’émotion par le biais d’une agitation hystérique. La scène de la folie constitue d’ailleurs le sommet de la soirée. Si parenté il y a avec Dame Joan, c’est donc ici qu’elle se trouve : respect avant tout de la musicalité et confiance dans le pouvoir et la magie de la voix chant, d’autant que la mise en scène ne brille pas par sa théâtralité. Ajoutons à cela une grande libéralité dans le suraigu (toutes les notes traditionnelles y sont, voire plus) qui vient s’ajouter à l’émotion du chant et nous tenons là une des plus belles Lucia du moment.
A ses côtés, le jeune Piero Pretti offre également une approche essentiellement belcantiste d’Edgardo. Pas de sanglots ni d’éclats de voix, mais un chant fluide, raffiné, au beau legato. Si on apprécierait davantage un timbre un peu plus caractérisé, la voix n’en est pas moins homogène sur la tessiture, qualité d’autant plus remarquable que le jeune ténor donne la scène finale dans le ton, un exploit devenu bien rare aujourd’hui. Dans cette tonalité meurtrière, la voix confère ainsi plus d’éclat et d’émotion au désespoir d’Edgardo d’autant que le jeune chanteur ne donne aucun signe de chant en force. En Enrico, le jeune Massimo Cavalletti ne se situe pas tout à fait à ces sommets belcantistes, mais la voix est d’un bel aplomb, le suraigu très généreux là aussi et le personnage est bien campé, sans excès vériste toute fois. En Raimondo, la basse Sergey Artamonov offre un chant correct, mais manquant d’itilianité. Les comprimari sont de haut niveau en particulier les deux ténors Juan Francisco Gatell en Arturo et Massimiliano Chiarolla en Normanno qui pourraient sans peine chanter les premiers rôles dans des salles moins prestigieuses. Barbara Di Castri est quant à elle une Alisa particulièrement sonore.
 
 
 
Musicalement, tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, n’était la direction particulièrement prosaïque de Pier Giorgio Morandi, baguette tâcheronne incapable de varier les ambiances et d’apporter la tension dramatique nécessaire. Ajoutons à cela une battue peu lisible qui nous vaut quelques faux départs dans la fosse. Mais le pire est dans l’édition choisie pour la partition : pas de reprises (donc pas de variations), pas de codas (en particulier celle, indispensable dramatiquement, qui conclut la seconde partie de la scène de folie) …On est surpris que, dans un temple comme la Scala, on puisse donner Lucia di Lammermoor avec les coupures des années 50 (à l’exception de la scène du Wolf’s crag ici conservée), comme si, il y a près de 50 ans, un Richard Bonynge (entre autres) n’avait pas démontré la nocivité musicale et théâtrale de ces défigurations.
Importée du Metropolitan de New-York, la production de Mary Zimmerman se révèle trop sage. Les quelques originalités (apparitions de spectres, intervention du photographe pendant les noces, du médecin pendant la scène de folie …) détournent davantage l’attention qu’elles ne l’aiguisent. Trop vivement éclairés, les décors ont du mal à évoquer les revers de fortune d’Enrico (qui semble habiter Tara, la propriété d’Autant en emporte le vent). L’intérêt de la transposition, a priori à la fin du XIXe siècle, n’est pas très évident ni nécessairement pertinent (les photographes professionnels n’apparaîtront d’ailleurs que bien après la création de Lucia). A tout prendre, on aurait préféré des options plus tranchées, que ce soient les toiles peintes crépusculaires de Franco Zeffirelli ou au contraire l’asile de fous glauque d’Andrei Serban. Mais ces quelques réserves ne suffisent pas à gâcher le plaisir de nos oreilles !
 
 
 

 

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