Sauvé de la convention !

Le Chalet - Bad Wildbad

Par Maurice Salles | ven 19 Juillet 2013 | Imprimer
 
L’édition 2013 du festival Rossini in Wildbad maintient la tradition bien établie de proposer une rareté qui se rattache aux titres rossiniens à l’affiche. Mais passer de Mercadante, de Mayr ou de Pacini à Alphonse Adam, n’est-ce pas mélanger un torchon aux serviettes ? La notoriété extraordinaire dont jouit le compositeur français en son temps ne survit aujourd’hui qu’à travers la musique du ballet Giselle. Qui connaît encore Le Chalet ? Toutefois, comme toujours à Bad Wildbad, les associations imaginées par la direction artistique n’ont rien de hasardeux : Guillaume Tell, à l'affiche également de cette édition 2013, et Le Chalet ont en commun le décor montagnard du Tyrol suisse, l’existence d’un pouvoir étranger - l’Autriche- auquel on se vend ou auquel on résiste, et l’usage du français. On trouvera aussi chez Adolphe Adam une inspiration « tyrolienne » qui s’abreuve au Guillaume Tell et une écriture qui ne se refuse rien des séductions du chant orné à la Rossini, mais qui les dose de façon très calculée. En effet il ne s’agit pas pour lui d’épouser une esthétique mais d’en user comme d’une recette à succès, en équilibrant ces « écarts » à l’italienne par l’abondance des rythmes martiaux qui flattent le militarisme franchouillard. La correspondance suivie – de 1836 à 1850 – qu’il entretint avec le bibliothécaire du Roi de Prusse ne laisse aucun doute à ce sujet quant à ses ambitions et à son objectif : plaire, s’enrichir, et pour cela dépouiller ses compositions de tout ce qui pourrait déconcerter le public.
 
Voguant donc sur la vogue de Guillaume Tell, Adolphe Adam met en musique l’histoire du stratagème conçu par Max pour amener sa sœur Betly à épouser Daniel, un riche et gentil garçon qui lui a demandé sa main mais qu’elle vient de repousser tant elle est jalouse de son indépendance car depuis quinze ans que son frère aîné est mercenaire à la solde de l’Autriche, elle a grandi sans tuteur ni maître. Max, qu’elle n’a pas reconnu, décide alors de lui faire peur en ordonnant aux soldats qu’il commande de se comporter chez elle en pays conquis. Impuissante à protéger ses biens elle demande à Daniel de dire « pour rire » qu’il est son mari. Max demande alors à voir le contrat de mariage. Elle le signe, mais c’est sans valeur, dit-elle à Daniel en aparté, puisque légalement elle dépend de son frère. En signant le document à son tour il se fait reconnaître et tout est bien qui finit bien. Scènes parlées et airs se succèdent conformément à la nature déclarée de l’œuvre, qui fait aussi la part belle aux chœurs, ceux des compagnons et compagnes de Daniel et Betly, commérages moqueurs, refrains sentimentaux, rengaines folkloriques ou ceux, martiaux ou à boire, des soldats que commande Max. L’atmosphère générale est au sourire car pas un instant on ne prend au sérieux le drame sentimental : Daniel a un bon fond mais manque de subtilité, et Betly, qui prétend être maîtresse d’elle-même, est totalement dépourvue du caractère nécessaire à affronter l’adversité. Sa déconfiture finale est donc prévisible et inévitable. Nicola Berloffa, le metteur en scène, semble penser au contraire que Betly est une anticipation du féminisme. Nous la voyons plutôt comme un nouvel exemple de « l’éternel féminin » qui serait incapable de trouver son bonheur sans la clairvoyance des hommes. Quant au traitement du choeur des soldats « Du vin et du tabac » doit-il dégénérer en rixe d’ivrognes ? C’est pousser le bouchon trop loin car ainsi il perd le caractère bon enfant qu’il devrait conserver, puisqu’il s’agit de faire peur « pour rire », et que ces soldats dévoués corps et âme à leur chef ne peuvent être que sympathiques. Cette approche biaisée de l’esprit de l’œuvre, on la retrouve dans les costumes de Claudia Möbius, en particulier ceux des choristes : à l’entrée du chœur féminin, une robe en lamé rouge suscite aussitôt l’idée que l’on va voir Paris Hilton à la ferme. Le décor de Caroline Stauch va à l’essentiel : un coucou au mur, par l’ouverture en fond de scène le profil enneigé des cimes alpestres et une table mobile sous laquelle Betly s’abritera pendant le sac de sa cave.
Heureusement, si l’aspect visuel ne conquiert pas, en dépit des efforts de Kai Luczak dans la gestion des lumières, il en va autrement sur le plan vocal et musical. La clarté de la diction de Diana Mian est certes perfectible mais elle a une voix pleine et lyrique qui soustrait le personnage aux acidités possibles, et suffisamment souple pour exécuter joliment les agilités à l’italienne dont Adam a gratifié Betly. Ses partenaires masculins ne sont pas en reste, au contraire. Installé en France depuis longtemps le ténor Artavazd Sargsyan a une diction d’une clarté exemplaire, et une apparente facilité d’émission jusque dans la zone aigüe, unie à une bonne projection, qui lui permettent de ne jamais forcer, et de conserver ainsi à son chant l’impression de la liberté, du naturel, de l’élégance propres à ce répertoire. Il recueille, et c’est justice, un vif succès. L’emploi du frère clairvoyant est dévolu au baryton Marco Filippo Romano, en passe de devenir un pilier de Bad Wildbad. Son émission saine et souple lui permet d’affronter facilement les passages d’agilité du rôle et d’en exprimer clairement les nuances puisque ce meneur d’hommes est aussi un homme sensible qui s’émeut au paysage de son enfance, un homme décidé qui sait feindre la brutalité comme exhaler la bienveillance. Un bémol cependant pour la diction, exemplaire de justesse avant de se gâter brusquement dans le dernier tiers de l’œuvre. Rien de tel en revanche pour celle des choristes, d’une qualité digne d’éloges, tout comme leur qualité d’interprètes, attentifs et nuancés. Tout ce beau monde est placé, comme les musiciens de l’orchestre des Virtuoses de Brnö, sous la direction de Federico Longo, un chef dont un concert l’an dernier nous avait révélé l’élégance. Elle est au rendez-vous, et contribue sans nul doute à l’équilibre du rendu, qui parvient à estomper le clinquant et le pompier qui menacent parfois, pour faire danser les rythmes et sublimer la caresse du lyrisme. Un rien de trop ou de moins et l’œuvre serait rendue à l’aimable convention dont elle participe. Ce n’est pas un mince compliment que de dire que Federico Longo l’en a préservée !
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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