Sophisticated Ladies

Carmen - Macerata

Par Jean-Marcel Humbert | ven 25 Juillet 2008 | Imprimer
Dans une programmation consacrée à la séduction, la séduction du lieu – le cadre si original du Sferisterio – fait partie intégrante du festival de Macerata. Cet espace sportif destiné au jeu de Pallone (jeu de balle) fut édifié par souscription publique et inauguré en 1829 ; il est, depuis, devenu « polyvalent ». Susceptible de recevoir 3 000 spectateurs, il est fermé d’un côté par un ensemble de 104 loges couvertes disposées en arc de cercle et sur deux étages, et séparées de colonnes doriques, et de l’autre par un mur de 90 mètres de long sur 18 de haut, garant d’une excellente acoustique. C’est devant ce mur qu’une scène a été aménagée et que sont données, en 1921 et 1922, puis plus sporadiquement, des représentations lyriques. Le festival trouve son véritable rythme de croisière à partir de 1967, et les plus grands chanteurs, chefs et metteurs en scène s’y succèdent. Depuis 2006, c’est Pier Luigi Pizzi qui en assure la direction artistique.
En termes de séduction, Carmen s’imposait entre Cléopâtre et Tosca. Bien sûr, c’est un opéra un peu rabâché, que l’on a beaucoup vu, peut-être trop à jet continu, mais ni plus ni moins que Tosca. Les adaptations, de ce fait, ont été foison, et l’on pouvait se demander que serait la nouvelle Carmen Macerataise : vendeuse de chapeaux en Bolivie, charmeuse de serpents à Bornéo, ou façonneuse d’igloos au Groenland ?
Eh bien, par la grâce du décorateur de cinéma Dante Ferretti (natif de Macerata), décorateur pour Pasolini, Fellini, Annaud, Zeffirelli et Scorsese, couronné avec son épouse de nombreux oscars et qui signe ici, en même temps que la scénographie, sa première mise en scène lyrique, ce sera une Carmen à la fois sophistiquée et néoréaliste des années 30, très cinématographique avec pour seul décor la beauté du mur nu du Sferisterio. Certes, ce parti pris d’absence de décor de théâtre a beaucoup surpris, mais personnellement, j’ai trouvé le résultat magnifique, d’autant que cela ne veut pas dire absence d’éléments scéniques (camionnette, marchand de glace, tables, fontaine etc.). Mais pour une fois, on est débarrassé de la fausse fabrique du premier acte, de la fausse taverne du second, des rochers en carton pâte du troisième et des fausses arènes du quatrième ! Le mur constitue le seul et unique décor, et assume parfaitement ce rôle nouveau pour lui, avec l’aide de trois bâches tendues horizontalement au-dessus de la scène, et des lumières ultra sophistiquées de Sergio Rossi.
Ce parti pris de simplicité fonctionne parfaitement, et a pour autre intérêt de focaliser l’intérêt autant sur les interprètes principaux que sur de petits détails insignifiants mais participant à la construction de l’atmosphère (les commères qui bavardent sans fin au premier acte, les putes qui font le tapin sous un réverbère à l’arrière plan de la réception mondaine du deuxième, la fille qui balaie et range après le départ des clients, etc.) Et puis la mise en scène gagne en simplicité et fait fi de toute tradition non indispensable : ainsi, pas d’agressivité soldatesque (ici la guardia civil et non l’armée) à l’encontre de Micaëla, pas de défilé militaire des enfants qui courent dans le plus grand désordre… Le déferlement des cigarières vitesse grand V est également un grand moment. Et on attendait depuis longtemps le baiser sur la bouche que Don José donne à Micaëla, comme le départ enlacé de Carmen et Don José à la fin du deuxième acte. Quant aux costumes magnifiques et suprêmement élégants de Pizzi, dans les gris, blanc et beige, ils participent aussi pleinement à cette nouvelle vision de l’œuvre.
Les grandes Carmen ne manquent pas à travers le monde : ne citons, parmi les plus intéressantes, qu’Annette Küttenbaum (avec Kupfer au Komische Oper de Berlin) et Jana Sýkorová (avec Bednarik au Národní Divadlo de Prague). Mais il y en a bien d’autres. Ici, Nino Surguladze se présente comme « une Carmen sensuelle sans être vulgaire (ne seraient les mains sur les hanches !), forte et éprise de liberté ». Rien donc de très original. Elle tient assez bien le rôle principal, malgré un Amour est enfant de Bohème un peu mou, une Séguedille trop prudente, des problèmes de justesse dans Je vais chanter en votre honneur, et une petite baisse de rythme au quatrième acte. La voix est chaude, mais outre des problèmes avec le français, elle en a aussi avec la musique, et de temps en temps une note, par ci par là, saute on ne sait où. En revanche, aucun problème avec le français pour deux chanteurs hexagonaux qui ont de plus un style parfait, Philippe Do en Don José, et Nicolas Courjal en Zuniga. Le premier (déjà entendu à Compiègne notamment dans Fra Diavolo, mais qui a commencé une carrière internationale) n’a pas une voix immense, mais elle est musicale et bien menée, et s’entend parfaitement dans cet espace sonore privilégié. Avec son interprétation tout en sensibilité et en émotion, Philippe Do surprend par sa facilité à passer d’un registre à l’autre. Et même à la fin du troisième acte, où on l’attendait, il bascule dans le registre tragique et forte avec une grande maestria. Peut-être lui manque-t-il simplement un poil plus de « carrure » pour véritablement imposer le personnage. Donc encore un chanteur français qui perce en Italie, et que nous aurons plaisir à revoir dans d’autres emplois. Quant à Nicolas Courjal, la voix est splendide, la prestance et le jeu parfaits, et l’on a hâte de le revoir également dans des emplois plus importants. Une mention enfin pour l’Escamillo de Simone Alberghini, et la Micaëla d’Irina Lungu ; le premier, pour une fois, est plus naturel et moins antipathique que la moyenne, et donne un caractère plus musical à un air qui s’apparente plus aujourd’hui à une rengaine… La seconde nous offre une Micaëla plausible, pas ennuyeuse du tout (ce n’est ni l’oie blanche ni la gourde habituelle), et musicalement très solide. Elle murmure notamment de manière inoubliable « Elle est dangereuse, elle est belle… »
Côté des seconds rôles, c’est un peu moins intéressant, avec des chanteurs qui jouent parfaitement, qui ont le sens de la scène et du drame, mais qui ne sont pas sans problème avec la langue française et, parfois, avec la justesse et le rythme. D’autant que la direction vigoureuse de Carlo Montanaro ne leur laisse guère le temps de souffler… Ainsi le quintette « Nous avons en tête une affaire » manque-t-il de précision, et le trio des cartes est-il à l’extrême limite du compréhensible. Quant aux chœurs de femmes, malgré une longue et ultime répétition du quatrième acte l’après-midi même entendue depuis mon hôtel, ils déraillent avec application. Et pourquoi diable chanter « à deux cuartos » au lieu de « à dos cuartos » ? Pour faire plus français ?
En fait, la véritable surprise de cette production vient, déclinée du choix des années trente, de l’intégration du tango dans les actes deux (Lilas Pastia est devenu un club privé très chic) et quatre, dans une chorégraphie époustouflante de Gheorghe Iancu, des costumes hyper sophistiqués de Pier Luigi Pizzi, et avec la participation, notamment, de l’extraordinaire danseuse Anbeta Toromani (que de superlatifs, mais vraiment mérités). D’un seul coup, tout bascule dans un autre monde, et c’est peut-être là la plus grande qualité de la production. Mais cela n’empêche par d’avoir droit au défilé « à l’ancienne » des matadors, picadors et autres toréadors dans leurs costumes de lumière (plus de 150 personnes sur scène), très bien fait au demeurant. Et on retiendra la très belle scène finale, devant les affiches du combat d’Escamillo.
En résumé, ce n’est pas du personnage de Carmen qu’est venue ce soir la séduction, mais de cette très belle production en elle-même qui, malgré les petites faiblesses que j’ai pu relever, sort pour l’Italie des sentiers battus en gommant tout le folklore habituel, pour exalter au contraire l’essentiel de l’histoire. Est-ce à dire que Dante Ferretti a pour autant approché « sa » Carmen idéale, Sharon Stone ?
Jean-Marcel Humbert

 

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